Jeudi 17 février 1831

De Une correspondance familiale


Lettre d’Auguste Duméril (Paris) à son cousin germain Henri Delaroche (Le Havre)


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Paris ce 17 Février 1831.

J’ai si peu de temps, mon cher Henri, que je laisse, pour l’ordinaire passer un assez long espace de temps entre mes réponses et les lettres reçues, et que je suis toujours obligé de demander pardon d’avoir tant tardé à écrire. Enfin je profite des jours gras pour me mettre au courant de ma correspondance. Ta lettre, du 29 Décembre 1830 m’a fait très grand plaisir : comme il ne me semble pas que j’aie répondu aux questions que tu me fais, je vais procéder article par article.

Tu pensais qu’au collège, mes études avaient été dérangées par les troubles de décembre[1], mais non : j’ai seulement manqué une classe.

J’ai vu hier Begnier, sur lequel tu me demandes des renseignements : il est toujours fashionable. Il m’a dit avoir passé son examen de bachelier-ès-lettres, mais il est si craqueur, qu’on ne sait pas trop si c’est vrai. Il doit décidément entrer dans la diplomatie ; il va suivre un ambassadeur. Est-ce un conte ou non ? Je serais assez porté à répondre affirmativement. Il loge chez M. Crignon Bonvallet, le député[2].

M. Morin[3], à ce qu’il paraît, ne fait pas fort bien ses affaires, on craint de le voir manquer. C’est bien fâcheux. Il a chassé d’Andigné qui criait : « La baraque tombe ». Pétain aussi a été chassé, pour avoir insulté un pion. J’ai vu hier au spectacle, de Janzé qui est toujours le même : il ne semble pas être devenu plus spirituel, et d’après ce qu’il m’a dit, je vois qu’il est aussi paresseux qu’à Fontenay. Janzé donc m’a dit que Pétain est entré chez M. Massin ; qu’il a quitté le latin, pour s’adonner aux mathématiques : je crains qu’il n’y travaille pas plus que jadis. Quant à la classe de philosophie, dont tu me demandes des nouvelles, je ne sais pas du tout comment elle est composée. L’Héritier, comme je te l’ai déjà dit, a passé un mauvais examen : je ne sais pas s’il aurait pu se présenter de nouveau, mais il est entré en St Cyr : c’est plus heureux que s’il était resté chez M. Morin. Noguira, à ce que je crois, est retourné à Fontenay, je ne te l’affirmerais cependant pas. J’ai rencontré Wilhem[4] et Saglio depuis qu’ils sont à l’école[5] : l’uniforme va très bien à ce dernier, mais pas aussi bien à l’autre. J’ai vu aussi le petit bossu, il est toujours le même : ces deux frères Wilhem se ressemblent vraiment d’une manière frappante. J’ai eu une visite ou deux de Claus, mais il y a déjà quelque temps que je ne l’ai vu : il étudie, comme tu le sais, la médecine, il dissèque, je crois, beaucoup. Carraby, qui fait aussi parti du corps des carabins, s’est extrêmement occupé d’anatomie, pendant les trois mois qui ont suivi les vacances : il en est même tombé malade : il a couru des dangers : c’est papa[6] qui l’a soigné. Dans ce moment-ci, il se prépare avec Claus, sans l’aide d’aucun maître, pour le baccalauréat ès-lettres. Je n’ai pas vu Lafayette, depuis l’année dernière, mais j’ai su par Carraby qu’il redouble sa rhétorique, sous M. Gibon, que les élèves trouvent, ainsi que nous, l’année dernière, terriblement froid. J’ai su aussi, par Mme Comte[7], qu’il avait fait partir de la poudre à Fontenay, et qu’il en avait reçu dans le visage : il a été malade assez longtemps, à cause de cela ; il avait une partie du visage en suppuration ; mais je crois qu’il n’est resté aucune trace, ou, du moins, fort peu. J’ai rencontré, il y a, à peu près, six semaines, Saglio aîné, qui m’a demandé de tes nouvelles, et m’a chargé de te faire ses amitiés. Meaux, comme je crois te l’avoir dit, est, avec mon cousin Auguste[8], en pension : il est toujours aussi partisan de la paresse, qu’auparavant ; je l’ai rencontré : il n’est pas beaucoup grandi. Milet, à ce que m’a dit Carraby, suit son droit : je ne l’ai pas vu, et je ne sais pas s’il a grandi un peu : je crois qu’il a atteint sa taille. Berora est dans une pension, pour les mathématiques, qui vient deux ou trois fois par semaine, au collège. Il me fait l’effet d’être absolument le même, que lorsque je l’ai vu pour la première fois.

J’ai été au bal chez Chatoney, il y a déjà assez longtemps : il est presque aussi grand que moi : il m’a fait très bon accueil, quoique j’eusse été bien du temps sans aller le voir : je n’y ai même pas été depuis ce jour-là : j’y ai seulement déposé une carte. Je me suis beaucoup amusé à ce bal : j’ai dansé dix contredanses. J’y ai vu Landry : ce pauvre garçon, je crois, ne travaille excessivement. Méjan y était aussi : tu dois te rappeler ce que disait de lui M. Ordinaire, qu’il figurerait très bien dans le monde, et qu’il ne se distinguerait jamais dans aucune autre chose. Quant au premier point de la prédiction, il se trouve accompli : c’est un galant cavalier, qui danse fort bien, et avec grâce ; c’est même un joli garçon. Quant au second, je ne puis pas t’en parler, car je ne sais pas du tout comment il travaille. Voilà bien des détails, mon cher Henry, sur toutes nos anciennes connaissances, mais je pense qu’ils te feront plaisir, parce qu’on est toujours bien aise de savoir ce que deviennent ceux avec qui l’on a vécu pendant un assez long espace de temps. Je n’ai pas besoin de te dire combien le voyage de Constant[9] nous a fait plaisir : nous en avons bien joui, et surtout moi, qui le voyait tous les jours. Quelle différence, avec les autres années ! Je lui ai parlé plusieurs fois de toi, et nous avons tous vu avec grand plaisir que tu parais heureux, et que tu es bien occupé ; j’espère cependant que, malgré cela, et malgré la lenteur que j’ai mise à te répondre, bien involontairement, je t’assure, tu ne tarderas pas trop à m’écrire : tes lettres me font toujours grand plaisir.

J’ai été voir, il y a déjà plus d’un mois, M. et Mme Morin, avec maman ; ils nous ont très bien reçus : M. m’a engagé à aller souvent à Fontenay, et aux autres, tels que Begnier et Claus, à ce qu’ils m’ont raconté, il leur a dit qu’il désirait qu’ils n’y allassent pas : j’espère que c’est flatteur pour moi, mais je ne me sens guère l’envie d’y aller, surtout à présent, qu’il n’est pas trop bien dans ses comptes. Je crois qu’il n’est plus maire : cela a dû le vexer infiniment, car il avait l’air bien content, avec son habit à la française, tout brodé, et avec son écharpe. Eugène[10] n’a pas été trop heureux, depuis que je t’ai écrit. Tu sais qu’il s’est tellement laissé intimider, à son examen, pour l’internat, aux hôpitaux, que, quoiqu’il fût assez instruit pour passer un bon examen, il a été obligé de quitter la place, et de s’en aller hors de la salle. Cela a été extrêmement fâcheux, car s’il avait été reçu, outre l’honneur qu’il en aurait retiré, il y aurait eu aussi du gain, et tu sais que malheureusement, il n’est pas, sous ce rapport, très favorisé. Enfin, papa a réussi, à force de sollicitation, à obtenir une chambre, pour lui, à l’hôpital de la Charité. Je l’ai vu, l’autre jour : elle n’est pas aussi grande, ni aussi éclairée, que celle de la maison de santé, mais elle est plus propre : en tout, elle n’est pas trop mal. Après ce malheureux examen, il ne se sentait guère en train de se remettre tout de suite au travail, et pour se distraire, il s’est mis à raranger la bibliothèque. Ça été un très long travail, qui l’a occupé, pendant plus de six semaines : maintenant il fait le catalogue, mais s’est remis aussi à l’anatomie. Il est bien souvent triste : il se remonte pourtant quelquefois ; mais tout ce que je viens de te dire, peut-être, te l’a-t-il déjà écrit.

Son frère Alphonse[11] n’est pas non plus très heureux. Il était dans une maison de commerce, mais s’y trouvait fort mal, et on l’en a retiré ; il est maintenant à Auxy-le-Château, depuis près de trois mois. Il commence à s’y ennuyer : il n’a rien à faire, cependant il s’occupe d’anglais. Le commerce va si mal aujourd’hui, qu’on ne peut pas trouver à le placer dans quelque bon magasin. C’est vraiment un très bon garçon ; nous sommes très liés, et nous regrettons bien, Auguste et moi, de ne plus l’avoir. Quant à cet autre cousin, je l’apprécie toujours davantage : nous nous taquinons assez souvent, mais cela ne nous empêche pas d’être bons amis. Il travaille, à ce qu’il paraît, fort bien. Nous espérons qu’il sera reçu à l’école Polytechnique, à la fin de cette année. Je ne t’ai pas encore parlé du collège : je suis toujours très content, je ne suis pas malheureusement très fort dans la classe, mais je travaille de mon mieux, et je crois que l’on est assez content de moi. Je me trouve parfaitement bien, chez le professeur[12] qui me reçoit, et me fait travailler, entre les deux classes. C’est un bien brave homme très instruit : tu sais que c’est lui qui professe le soir. Il est, à ce que je crois, très instruit.

Ma tante[13] n’a pas changé, depuis que tu l’as vue : elle est extrêmement oublieuse, et cherche constamment à dire quelque chose de désagréable, pour maman[14], mais elle l’a bientôt oublié. Elle ne prend plus d’intérêt à rien : je crois que le voyage de Constant ne lui a fait que bien médiocrement plaisir : elle s’est aussi fort peu occupée de ce que maman a fait pour la loterie. C’est aujourd’hui, 17 Février, que le paquet part. La famille Comte[15] a pris trois billets. Maman en écrira.

J’aimerais savoir si tu as quelque nouvelle de Guilber ; il y a dans la classe un élève qui lui ressemble mais qui ne le vaut pas. Vois-tu Bringeau ? que devient-il ? Travaille-t-il ? Il paraît que tu te trouves assez souvent avec Labarraque jeune : est-ce un bon garçon ? Et l’aîné, que fait-il ? Je crois que je n’avais pas encore le changement qui a eu lieu dans ta toilette, lorsque je t’ai écrit. Je te fais mon compliment bien sincère sur ce que tu t’es décidé à voiler ton gros postérieur, qui t’a causé tant d’ennuis, à la pension, car c’était là, souvent, que venaient tant, et bon nombre de claques. A propos de cela, je crois que Vigoureux est à Paris, chez M. Courtial : je ne l’ai pas vu ; j’aurais beaucoup de plaisir à le revoir ; je serais curieux de juger s’il est toujours le même.

Je te remercie de l’intérêt que tu prends à ma montre. Je te répondrai donc qu’elle va bien, maintenant ; qu’elle avance un peu, mais que c’est fort peu de chose, et que j’en jouis extrêmement : elle m’est fort utile, et ne me quitte jamais. En as-tu une, maintenant ? Ou t’en a-t-on promis une, pour une certaine époque ?

Nous avons encore un peu de linge à toi : on l’enverra par la première occasion. Ce Ludovico[16], que je t’ai fait parvenir, était chez Octavie[17]. S’il te manque quelque chose, je t’engage à réclamer, mais à ma connaissance, il n’y a plus rien à toi, ici.

Adieu, mon cher Henri ; tout le monde, ici, y compris ma tante, qui m’a bien recommandé de ne pas l’oublier, auprès de toi, t’embrasse tendrement.

Nous te prions de vouloir bien faire, de notre part, mille amitiés à toute la famille, ainsi qu’à Constant.

Tout à toi, ton cousin et bon ami

A. Aug. Duméril.

On a mis, dans le paquet, qui doit partir aujourd’hui, un gilet à broder, pour Elise[18], de la part de Mme François Delessert[19]. Vous savez probablement qu’elle est heureusement accouchée d’une petite fille. Nous savons que la mère et l’enfant se portent bien.

J’ai reçu, au commencement du mois, une lettre d’Alphonse, qui me charge de te faire ses amitiés.


Notes

  1. Les débuts du règne de Louis-Philippe, sous le ministère de Laffitte (novembre 1830-mars 1831), sont marqués d’émeutes, en particulier lors du procès des ministres de Charles X. Le procès des quatre ministres, très impopulaires, s’ouvre le 15 décembre 1830. La peine capitale est requise ; ils sont condamnés à la détention à perpétuité, ce qui suscite des réactions populaires. Le ministre de l’Intérieur Montalivet en vient à bout, mais le climat de « fièvre insurgeante » persiste. Il semble que l’agitation a gagné jusqu’à la pension de M. Morin à Fontenay (lettre du 21 janvier 1831).
  2. Le copiste a écrit « Crignon de Bauvalat ».
  3. Directeur de la pension de Fontenay.
  4. Wilhem Louis Adrien Bocquillon, dit Wilhem.
  5. L’Ecole polytechnique.
  6. André Marie Constant Duméril.
  7. Adrienne Say, épouse de Charles Comte.
  8. Charles Auguste Duméril né en 1812, la même année qu’Auguste.
  9. Louis Daniel Constant Duméril, frère d’Auguste.
  10. Eugène Defrance.
  11. Alphonse Defrance.
  12. Antoine Joseph Baudon-Desforges.
  13. Elisabeth Castanet.
  14. Alphonsine Delaroche.
  15. Charles Comte et son épouse Adrienne Say, qui ont quatre enfants.
  16. A titre d’hypothèse : le livre Ludovico, ou Le fils d'un homme de génie, de Babara Hoole Hofland, traduit de l'anglais par Isabelle de Montolieu, nouvelle édition avec figure, chez A. Bertrand, Paris, 1821.
  17. Octavie Say, dite Fanny, épouse de Charles Edmond Raoul Duval.
  18. Pauline Elise Delaroche, épouse de Charles Latham.
  19. Julie Sophie Gautier, épouse de François Delessert, vient d’accoucher de Madeleine, leur troisième enfant.

Notice bibliographique

D’après les « Lettres adressées par mon bon mari A. Auguste Duméril, à son cousin germain Henri Delaroche, du 30 Août 1830, au 6 Mai 1843 », in Lettres de Monsieur Auguste Duméril, p.747-757

Pour citer cette page

« Jeudi 17 février 1831. Lettre d’Auguste Duméril (Paris) à son cousin germain Henri Delaroche (Le Havre) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Jeudi_17_f%C3%A9vrier_1831&oldid=39879 (accédée le 18 août 2022).

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