Vendredi 21 janvier 1831

De Une correspondance familiale

Lettre d’Auguste Duméril (Paris) à son cousin germain Henri Delaroche (Le Havre)

lettre du 21 janvier 1831, recopiée livre 7 page 742.jpg lettre du 21 janvier 1831, recopiée livre 7 page 743.jpg lettre du 21 janvier 1831, recopiée livre 7 page 744.jpg lettre du 21 janvier 1831, recopiée livre 7 page 745.jpg lettre du 21 janvier 1831, recopiée livre 7 page 746.jpg lettre du 21 janvier 1831, recopiée livre 7 page 747.jpg


Paris ce 21 Janvier 1831.

Il y a bien longtemps, mon cher Henri, que j’ai l’intention de t’écrire, et je me trouve toujours n’en n’avoir pas le loisir, mais aujourd’hui je profite d’un instant, pour réparer mes torts. Tu comprends combien nous sommes contents d’avoir Constant[1], mais nous voyons avec chagrin approcher le terme de ce voyage, qui nous a paru extrêmement court : enfin, je jouis autant que possible de sa présence, et c’est encore une de ces choses qui me font sentir le bonheur d’être tous les jours à la maison.

Vous avez eu aussi une petite visite bien agréable, celle de mon oncle[2], qui, malheureusement pour vous, n’a pu faire qu’une bien courte absence de Paris. Nous le voyons fort souvent, et nous avons ainsi le plaisir de savoir fréquemment de vos nouvelles.

Je parle très souvent de toi, avec Constant : il m’a mis à peu près au courant de ce que tu fais, et je vois que tu es assez occupé : tu peux pourtant monter à cheval, de temps en temps, ce qui te plaît sans doute beaucoup. Quant à Constant, nous voyons qu’il est fou de cet exercice. J’irai peut-être faire, avec lui, une petite visite à Franconi[3], ce qui me donnerait l’occasion de voir les beaux chevaux que vous avez montés.

Je me suis assez lancé dans le monde, cet hiver ; j’ai été quatre ou cinq fois au bal, et dernièrement, entre autres, chez M. Delessert, où maman[4], qui, depuis plusieurs années, n’était pas allée dans le monde, est venue.

J’ai été, il y a quelque temps, à une grande soirée dansante chez Chatoney qui, je ne sais si je te l’ai dit, vient en même temps que Mejan, chez Monod, pour l’instruction religieuse, de sorte que je les vois deux ou trois fois par semaine.

Chatoney est, je crois, plus grand que moi, et Mejan est de ma taille, et plus gros de corps, mais pas, à ce qu’il me semble, plus d’esprit pour cela qu’avant. Je revis, à ce bal, le petit Gase Donzel, qui n’est pas du tout changé. Je ne l’avais pas aperçu depuis notre départ de Fontenay[5], et cette rencontre me fit grand plaisir. Il est externe à l’école centrale des arts et métiers ; il a, à ce qu’il paraît, à travailler beaucoup. Le petit Vandervliet s’y trouvait aussi. Puisque je suis sur le chapitre des vieilles connaissances, il faut que je te dise que j’ai vu, avant-hier, de Janzé jeune, extrêmement grandi, et qui, ayant pris, à ce qu’il paraîtrait, une part assez active, dans une espèce de révolte, survenue à Fontenay, avant les vacances, a été placé dans une pension, allant à St Louis : j’ai oublié de lui demander dans quelle classe il est. Imagine-toi que D’Andigné, placé en chambre, pour faire son droit, travaillait tellement peu, que son père a été obligé de le mettre dans une pension, et c’est celle de Janzé qu’il a choisie, et je pense que là, dépossédé de sa liberté, qu’il mettait probablement à profit, il ne se mettra guère en état d’entrer à l’école de St Cyr, à laquelle cependant il se destine.

J’ai revu aussi quelquefois Lafayette : il est chez un professeur de mathématiques, qui a quelques jeunes gens chez lui ; il ne va au collège que le matin (St Louis) : il couche chez ce maître, mais, vers cinq heures, il va dîner chez lui, et revient le soir à huit heures. Jamais il ne découche. Il ne me semble pas dans une position très agréable : c’est l’après-dîner que j’aime le mieux, et il me coûterait, il me semble, de partir ainsi, une heure ou deux, après le repas.

Je ne dois pas oublier de te dire que jamais je ne vois un de nos anciens camarades, sans qu’il demande de tes nouvelles. Tu sais que Blum est entré cette année à l’école Polytechnique : il cause quelquefois avec mon cousin Auguste[6], et m’a, si je ne me trompe, chargé par son moyen, de te faire ses amitiés. Moulard est sergent, c’est-à-dire, entré dans les vingt premiers.

Sais-tu qu’Alfred Say est associé avec un M. Lecointe, et qu’ils font marcher une huilerie[7], et avec M. Taylor, pour des fabrications de machines ? cela commence, je crois, à bien aller. C’est à Vaugirard, qu’est cette fabrique, à une lieue et demie, au moins, du faubourg Poissonnière ; nous avons été pour le voir, Constant et moi, jeudi dernier, et nous ne l’avons pas rencontré. Mais cette course énorme se fait facilement par le moyen d’une voiture à six sous, qui conduit de la porte St Denis à dix minutes de la demeure d’Alfred. Aussi, en profite-t-il ; il vient à la maison souvent le jeudi et le dimanche, et ne manque que rarement la Bourse. Il mange dans la maison Taylor, à Grenelle éloigné d’un très petit quart de lieue de Vaugirard. On a de fort bonnes nouvelles d’Octavie[8].

Mme de Tarlé[9] nous écrit assez souvent : on se porte à merveille chez elle ; sa petite fille[10] devient de plus en plus gentille ; elle serait parfaitement heureuse avec son bon mari, si elle n’avait toujours les plus grandes inquiétudes pour son malheureux frère[11], qui se mine lentement : il est extrêmement changé, d’une maigreur extrême : je ne crois pas qu’il sente son état, mais <la> pauvre femme, quelle tristesse l’accable ! elle a sans cesse les larmes aux yeux ; elle est bien heureuse cependant d’avoir sa petite fille, qui est la plus jolie et la plus gentille enfant qu’on puisse voir, et elle égaie un peu sa mère. Eugène[12] est à la maison de santé, depuis le 1er Janvier : il s’y trouve parfaitement, et jouit beaucoup, comme tu peux le penser, d’avoir un petit traitement, d’être nourri, chauffé, et éclairé. Il va bientôt s’occuper de ses examens pour le doctorat.

Tu vas, je crois, un peu dans le monde : dis-moi si tu t’y amuses, si tu aimes à danser, et puis, quand tu m’écriras, parle-moi donc un peu de ma petite cousine Emilie[13], que je te prie d’embrasser pour moi.

Adieu, mon cher Henri, je t’embrasse de tout cœur, et me dis ton cousin et ami affectionné. Auguste

Nos tendres amitiés, je te prie, à tous tes alentours sans oublier les habitants de la Côte[14].


Notes

  1. Louis Daniel Constant Duméril, frère d’Auguste.
  2. Probablement Michel Delaroche, père d’Henri.
  3. Dynastie d’écuyers. Le père Antonio Franconi, originaire de Udine en Italie, arrivé en France dans les années 1760, s’associe avec le célèbre écuyer anglais Astley pour fonder le Cirque Olympique qui connaît une grande vogue dès les années 1780. Les fils Franconi, Laurent et Minette, soutiennent la réputation de leur père, surtout dans l’éducation artistique des chevaux et la mise en scène d’ouvrages dramatiques.
  4. Alphonsine Delaroche.
  5. Pension fréquentée par les jeunes gens cités ici.
  6. Charles Auguste Duméril, né en 1812 comme son cousin.
  7. Le Bulletin du Musée de l’'I'ndustrie (septembre 1856) mentionne une huilerie à Saint-Ouen construite par Jules Lecointe originaire de Saint-Quentin.
  8. Octavie Say, épouse de Charles Edmond Raoul Duval.
  9. Suzanne de Carondelet, qui a épousé Antoine de Tarlé en 1826.
  10. Antoinette de Tarlé, née en mars 1829.
  11. Alphonse de Carondelet.
  12. Eugène Defrance.
  13. Emilie Delaroche née en 1823 et sœur de Henri.
  14. En particulier la famille Delaroche.

Notice bibliographique

D’après les « Lettres adressées par mon bon mari A. Auguste Duméril, à son cousin germain Henri Delaroche, du 30 Août 1830, au 6 Mai 1843 » in Lettres de Monsieur Auguste Duméril, p. 742-747

Pour citer cette page

« Vendredi 21 janvier 1831. Lettre d’Auguste Duméril (Paris) à son cousin germain Henri Delaroche (Le Havre) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Vendredi_21_janvier_1831&oldid=35871 (accédée le 22 mai 2022).

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