Vendredi 14 juillet 1871

De Une correspondance familiale


Lettre d’Eugénie Desnoyers (Montmorency) à son époux Charles Mertzdorff (Vieux-Thann)


original de la lettre 1871-07-14 pages 1-4.jpg original de la lettre 1871-07-14 pages 2-3.jpg


Montmorency[1]

Vendredi 14 Juillet 71

1h

Mon cher Charles,

C'est honteux à dire, mais hier soir le sommeil l'a emporté sur mon intention de venir causer avec toi. Voilà un aveu qui constate l'empire de la bête sur l'autre et qui n'a pas besoin d'explication ni de commentaire car tu connais trop bien ta Nie avec ses faiblesses et son amitié pour toi.

Au reste je n'ai que de bonnes nouvelles à te donner. Notre petit voyage[2] de 10 heures à la capitale s'est très bien passé, malgré un peu de pluie au commencement de la journée pour descendre à Enghien et gagner le Jardin des Plantes. Nous y étions à 9½  pour le déjeuner Edwards[3] ; nous sommes restées avec Agl[4] et les autres jusqu'à 1h à travailler. Petit Jean[5] est un peu souffrant de dérangement, mais peu de chose ; M. Dewulf, qu'on avait demandé, a dit que jamais l'état sanitaire de Paris n'a été meilleur, qu'il n'y a aucune épidémie, et que la mortalité n'atteint pas son chiffre le moins élevé. Ces pluies, qu'on déplore, sont peut-être bien un préservatif contre tant de maladies qu'on redoutait. Alfred[6] a déjeuné avec nous et nous l'avons encore revu dans la journée, il faisait ses écritures à sa petite boutique dans les règles sur grand papier. Puis il nous a montré la lettre qu'il adressait à Victorine[7] au sujet de l'affaire Festugière[8]. Décidément il y renonce complètement et Maman[9] et nous trouvons que nous ne pouvons que l'approuver, car dans l'état actuel, avec l'esprit des gens qui y ont des intérêts, nous pensons que la vie serait loin d'être agréable ; et que malgré toute la peine qu'on pourrait se donner il n'est pas dit qu'on réussirait. La semaine dernière la machine à vapeur de Brousseval, la seule qui souffle les fourneaux, a eu un accident qui arrête la boutique ; si la réparation est longue ça pourra encore compliquer la position. Enfin espérons qu'Alfred trouvera à se caser convenablement, et je crois, pour les relations de famille, qu'il vaut mieux qu'il n'entre pas dans cette affaire qui a déjà beaucoup d'intérêts différents et délicats sur le dos.

Alphonse[10] se présente à l'Institut, mais ce n'est que pour prendre rang, et faire connaître ses titres pour une autre élection. Il travaille toujours beaucoup et a, ainsi que sa femme, l'air fatigué. Je ne sais quelle combinaison inventer pour les faire se reposer pendant les vacances, tout en leur persuadant qu'ils font leur devoir.

Nos lettres où nous parlions du retour se sont croisées. Tu comprends qu'ici on aimerait nous garder le plus possible. Mais maman dit toujours qu'elle est bien heureuse du sacrifice que tu fais et qu'elle ne veut pas trop demander ; aussi je parle de départ dans le sens dont nous sommes convenus ensemble.

Par exemple que tu viennes à la fin tout à fait de la semaine prochaine, pour rester quelques jours et nous emmener ensuite, ce qui nous donnerait encore une quinzaine à partir de maintenant à rester avec maman ? J'espère toujours que papa[11] la décidera à venir en Alsace.

Pendant les 2 jours de pluie elle était un peu mal en train, mais il fait chaud et beau et elle va bien et fait étonnamment de choses sans être fatiguée.

Les domestiques d'Alfred sont allés à Montluçon pour les couches de la petite femme ; Jean[12] reviendra sitôt l'évènement arrivé.

Cécile[13] s'occupe du ménage avec Pauline[14] ; en ce moment nos fillettes écossent des pois avec bonne-maman[15] dont elles sont les petites compagnes, elles vont très bien, Emilie a eu des coliques il y a 2 jours, il n'en est plus question.

Hier je n'ai pas pu aller chez le dentiste, la difficulté d'avoir des voitures complique les courses, ce sera pour mon voyage de la semaine prochaine, je commencerai par M. Pillette en arrivant du chemin de fer du Nord et puis ce n'est qu'une idée de moi de faire visiter les bouches de mes 2 chéries pendant que je suis dans la grande ville.

Tu auras su la mort de M. Stoeber[16] de Strasbourg, le beau-frère de Mme de Quatrefages[17], c'est une perte il n'avait que 68 ans.

Pour reprendre ma petite narration, à 1h nous sommes allées au quai de Béthune. Aglaé nous accompagnant, la tante Eugénie[18] n'y était pas, l'oncle l'Ingénieur[19] nous a reçues, puis sont arrivés les cousins Vatblé d'Amérique nous nous sommes rassis avec eux, j'ai été contente de cette occasion de les voir ce sont de braves gens ; ils arrivaient pour voir la famille.

Marie[20] écrit à sa bonne-maman[21] pour lui raconter en détails les choses qui l'intéressent, la petite aurait mieux aimé t'écrire à toi, mais nous avons pensé que cela ferait plaisir à Morschwiller. A propos, j'ai à te gronder, tu dois garder mes lettres pour toi, les en communiquer ce que tu veux, mais jamais les envoyer sous toi, c'est une mauvaise habitude que je désapprouverais même avec maman et Agl et tu dois partager mon sentiment, je n'en doute pas.

Vatblé dit « qu'aux Etats-Unis, on accuse beaucoup Jules Favre, qu'il a toujours été de l'opposition et qu'il nous a fait autant de mal que Jules Favre Rochefort ! » Il y a peut-être un peu d'exagération, malgré du vrai.

A 3h on rentrait goûter, puis nous allions chez la sœur Marie que je n'avais pas encore revue porter différentes choses, et faire visite à Mme Fröhlich[22] qui n'y était pas, à 7h nous arrivions à Montmorency. Nos fillettes aiment beaucoup ces petits voyages à nous 3.

Ta bonne lettre de Mardi soir vient de m'arriver. Je vois que la besogne marche toujours bien.

Ce que tu me dis des orphelinats m'intéresse ; je suis toujours heureuse de voir combien tu as l'esprit vraiment charitable et au-dessus des passions humaines.

Avec le temps les choses s'useront et le bien sera fait.

Ne néglige rien pour continuer à être en règle avec modération comme tu as toujours engagé à ce qu'on le fasse.

Adieu, mon bon chéri, je t'embrasse comme tu sais que je t'aime. Pour notre retour tu sais tu es le maître et tu es toujours sûr d'être approuvé de ta Nie et de tes 2 chéries qui t'aiment de tout leur cœur

EM

Maman me charge toujours de ses tendresses et de ses remerciements, elle est bien, papa aussi.


Notes

  1. Lettre sur papier deuil.
  2. Eugénie a passé la journée du 13 juillet à Paris avec les petites Marie et Emilie Mertzdorff.
  3. Déjeuner chez Henri Milne-Edwards.
  4. Aglaé Desnoyers, épouse d’Alphonse Milne-Edwards.
  5. Jean Dumas.
  6. Alfred Desnoyers.
  7. Victorine Duvergier de Hauranne, épouse de Paul Louis Target.
  8. Georges Jean Festugière (†), époux de Cécile Target (fille de Victorine), et son frère Emile possèdent la fonderie de Brousseval.
  9. Jeanne Target, épouse de Jules Desnoyers.
  10. Alphonse Milne-Edwards.
  11. Jules Desnoyers.
  12. Jean, domestique chez Alfred Desnoyers, et son épouse Amélie.
  13. Cécile, bonne des petites Mertzdorff.
  14. Pauline, domestique chez les Desnoyers.
  15. Jeanne Target, épouse de Jules Desnoyers.
  16. Victor Stoeber (1803-1871), médecin ophtalmologiste.
  17. Emma Ubersaal, épouse d’Armand de Quatrefages.
  18. Eugénie Duméril, veuve d’Auguste Duméril.
  19. Charles Auguste Duméril.
  20. Marie Mertzdorff.
  21. Félicité Duméril, épouse de Louis Daniel Constant Duméril, qui vit à Morschwiller ; les Duméril et les Vatblé sont apparentés.
  22. Eléonore Vasseur, épouse d’André Fröhlich.

Notice bibliographique

D’après l’original

Pour citer cette page

« Vendredi 14 juillet 1871. Lettre d’Eugénie Desnoyers (Montmorency) à son époux Charles Mertzdorff (Vieux-Thann) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Vendredi_14_juillet_1871&oldid=35758 (accédée le 17 août 2022).

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