Lundi 19 octobre 1812

De Une correspondance familiale


Lettre d’Alphonsine Delaroche (Paris) à son mari André Marie Constant Duméril (Tours)


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215 O

Paris 19 Octobre 1812

J’ai reçu hier ta dernière lettre de Nantes mon bon ami, et je comprends bien comment tu n’as reçu celle que je t’y t’ai encore adressée dans cette ville que le vendredi matin, jour de ton départ. Tu ne me dis pas que depuis ma lettre du 7 tu en aies reçu d’autres de moi ; mais je t’en ai adressé deux que je ne doute pas que tu n’aies reçues, l’une directement, l’autre, plus courte, par la voie du Ministre[1]. Je t’ai écris une fois à Tours, et tu auras trouvé ma lettre à ton arrivée, et celle-ci te parviendra je pense avant ta visite à M. Bretonneau[2]. Je ne puis te dire à quel point toute cette pluie me contrarie à cause de toi et de ton compagnon de voyage[3]. Elle tombe avec une abondance qui doit bien gâter les chemins ; prenez bien garde à vous dans les chemins de traverse pour aller à Chenonceaux. Je pense que tu auras éprouvé quelque contrariété de ce que ton voyage jusques à Nantes a été si peu lucratif, mais tu en auras été dédommagé par le plaisir de voir mon frère[4] et sa famille, et tant d’autres personnes de qui tu avais été déjà si bien accueilli l’année dernière. J’ai beaucoup regretté pour vous que cette partie de campagne par eau n’ait pu avoir lieu. Tu auras été un peu tourmenté que Mme Van Styrum t’ai entretenu si longtemps d’un sujet aussi triste pendant le dîner que tu as fait chez elle. Mais une pauvre mère qui est continuellement occupée d’un aussi grand chagrin est bien pardonnable d’en parler longuement lorsqu’on paraît l’écouter avec intérêt, comme je pense que tu l’as fait. Depuis ma dernière lettre j’ai continué à avoir les reins assez endoloris, craignant les mouvements ; avant-hier entre autre il s’y joignait un grand mal à la tête et de la chaleur, et dans ma tête j’arrangeais qu’il en faudrait enfin venir à la saignée ; mais il me vint tant de visite dans la matinée, que je fus obligée de prendre un peu sur moi, que le mal à la tête se dissipa en grande partie, et que la saignée resta encore là. J’eu d’abord M. Guersant qui me toucha le pouls par occasion, et me demanda beaucoup de tes nouvelles, il fut reçu par Papa et françois[5] en même temps que par maman[6] et moi. Je ne lui trouvais pas trop bonne mine ; sa femme continue à se trouver bien de l’exercice du cheval. Un peu plus tard maman partit avec Constant[7] pour faire quelques emplettes et aller jusques à l’estrapade[8] prendre quelque chose dont j’avais besoin et ranger un peu de fruit que les Say nous ont apporté d’Auchy[9]. Elle venait de sortir lorsqu’il me vint la visite de M. et Mme Bosc qui me voyant au lit crurent que j’étais déjà accouchée. François les reçut avec moi ; je leur témoignais ma reconnaissance de ce qu’ils étaient venus me chercher si loin ; Ils étaient là depuis peu de temps lorsque arriva Mme Gautier[10] qui les fit fuir. Je lui fis mon compliment de bien bon cœur ; je lui trouvais l’air très contente et heureuse, en même temps que fort bien portante. Il parait que tout le monde est heureux dans cette famille, que cependant Sophie met à son futur changement d’état quelque gravité, et que sa physionomie est moins épanouie que celle de ceux qui l’entourent. Mais comme il paraît très certain qu’elle a de l’inclination pour son Oncle[11], on ne peut pas douter qu’elle ne soit très satisfaite au fond du cœur, et ce qui pourrait expliquer cette teinte de sérieux qu’on remarque chez elle, c’est qu’à Genève (où l’on se permet la critique comme tant d’autres petites villes) on a blâmé le mariage de Mlle Geoge avec son Oncle, qu’elle l’a probablement ouï-dire ; il lui est peut-être même revenu de quelque manière, que le sien y était aussi blâmé de bien des gens, gens au reste que cela ne regarde point ; Cette crainte du blâme peut lui être pénible. Pour moi j’en veux beaucoup à ceux qui aiment tant à se mêler des affaires des autres et à les critiquer. Pour en revenir à mes visites j’eus ensuite celle de Mme Banneau et puis celle des Dames Torras[12], qui trempent bien pour leur petite part dans les critiques que l’on fait sur ce mariage.

Elle nous apprirent l’arrivée de M. Lechenaux qui a fait 700 lieues à cheval, et paraît content de son voyage. François continue à avoir mal aux yeux ce qui l’ennuie bien, nous avons fait tous ces soirs une petite partie à cause de lui comme étant l’occupation qui le fatigue le moins, nous finissons la soirée comme cela, et nous la commençons par l’ouvrage et un peu de lecture.

Nous travaillons toujours pour le petit enfant et un peu pour moi, cependant tout cela commence à bien avancer. François a bien du regret d’avoir oublié de te faire recommander un M. Dupertuis qui se fait recevoir à Tours, Ancien praticien fort timide qui avait dû se présenter l’année dernière au Jury de châteauroux.

Il te prie d’avoir égard à sa recommandation s’il en est encore temps. J’ai oublié de te nommer les membres de la commission qui a été nommée pour juger les mémoires faits pour le prix. Ce sont MM.Berthollet, Thénard, Gay-Lussac, Vauquelin et Charles, il regrette beaucoup que Biot n’en soit pas, du reste il n’est pas absolument mécontent. Je joins ici une lettre pour laquelle je pense que tu pourrais peut-être en écrire tout de suite. Peut-être que je me trompe mais elle n’augmentera guère le port. Adieu bon et excellent ami, Je vois avec bien du contentement que nous approchons du moment de ton retour. En attendant je te serre contre mon cœur.

A. D.


Notes

  1. Probablement Jean Pierre Bachasson de Montalivet, ministre de l’Intérieur depuis octobre 1809.
  2. Pierre Bretonneau.
  3. Hippolyte Cloquet, secrétaire lors de la tournée des jurys de médecine.
  4. Michel Delaroche.
  5. Daniel Delaroche et son fils Etienne François.
  6. Marie Castanet, épouse de Daniel Delaroche.
  7. Louis Daniel Constant Duméril, leur fils.
  8. Alphonsine loge provisoirement chez ses parents, les Delaroche ; les Duméril habitent rue de l’Estrapade. Voir les adresses de la famille Duméril.
  9. Jean Baptiste Say, industriel à Auchy.
  10. Madeleine Delessert, épouse de Jean Antoine Gautier ; Sophie Julie, leur fille.
  11. Sophie Julie Gautier s’apprête à épouser son oncle le banquier François Marie Delessert.
  12. Anne Gardelle, épouse de Pierre Torras et sa fille Anne Jeanne Louise.

Notice bibliographique

D’après l’original (il existe également une copie dans le livre des Lettres de Monsieur Constant Duméril à sa femme, p. 123-127)

Annexe

A Monsieur

Monsieur Duméril, Président des Jurys de Médecine

A la boule d’or chez M. Mulot

à Tours

Pour citer cette page

« Lundi 19 octobre 1812. Lettre d’Alphonsine Delaroche (Paris) à son mari André Marie Constant Duméril (Tours) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Lundi_19_octobre_1812&oldid=52177 (accédée le 22 mai 2022).

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