Vendredi 24 janvier 1879

De Une correspondance familiale

Lettre de Marie Mertzdorff (Paris) à son père Charles Mertzdorff (Vieux-Thann)

original de la lettre 1879-01-24 pages 1-4.jpg original de la lettre 1879-01-24 pages 2-3.jpg


Paris 24 Janvier 1879

Quel temps, quel temps, mon petit Père chéri ! je ne sais si c’est la 7ème neige mais dans tous les cas elle peut bien compter pour deux ; tout est blanc, il y en a bien une épaisseur de 20 ou 25 centimètres et il fait froid en conséquence ; depuis hier toute la journée il est tombé de gros flocons et aujourd’hui le ciel est encore bien noir et n’annonce rien de bon, aussi dans notre pauvre quartier nous sommes complètement bloqués et si nous avons l’agrément d’être comme à la campagne et de voir autour de nous une petite forêt d’arbres verts qui perce au milieu de la neige, nous en avons aussi l’inconvénient, les voitures ne peuvent approcher de nous et adieu le bal Gaudry[1] ! on pourrait bien partir mais serait-on sûr d’arriver ou de pouvoir revenir et des robes blanches décolletées dans la rue avec 5° de froid ce serait dépourvu de charmes ; aussi sommes-nous bien contentes d’avoir profité de notre soirée de Mardi où, comme Emilie[2] te l’a dit, nous nous sommes beaucoup amusées. Il n’y avait pas énormément de monde et on a tant insisté que nous sommes restés jusqu’à la fin. Nous avons dansé tout le temps avec acharnement, je ne crois pas avoir manqué une seule danse ; contre notre attente nous connaissions beaucoup de monde, Mlles Péligot[3], Riche[4], Hélène Hache, une jeune fille du cours de dessin & Mme Chauffard[5] y était aussi mais elle ne dansait naturellement pas ; le bal a été le seul événement de la semaine comme il faisait très froid et que le dégel de Samedi m’a un peu enrhumée je suis et nous sommes très peu sorties. Mercredi nous étions fort en retard pour notre leçon de piano[6] aussi tante[7] était venue nous chercher avec une voiture mais rue de Jussieu notre pauvre cheval s’est abattu, notre cocher était ou ivre ou gelé mais il est resté en contemplation devant sa voiture sans rien faire et sans le secours d’un homme très complaisant qui passait et qui a tout fait on est parvenu à le remettre le cheval sur ses jambes (il ne s’était heureusement pas fait de mal) mais toutes ces péripéties avaient pris le temps de ma leçon et on m’a ramenée à la maison.

Hier comme je te le disais il a fait s’il est possible plus vilain encore que Mercredi ; la neige n’a pas cessé de tomber ; Jeanne Brongniart est venue ainsi que Marthe[8] passer une partie de la journée avec nous ; Mme Brongniart[9] était passé restée toute l’après-midi auprès de sa mère[10] qui était à la dernière extrémité et ce matin on vient de venir nous dire que tout était fini ; c’est une vraie délivrance pour cette pauvre Mme Empis qui a tant souffert depuis 2 ans.
M. de Sacy[11] je crois va la suivre de près ; il s’affaiblit toujours et souffre cruellement ; ses filles[12] ne le quittent pas et passent à tour de rôle la nuit auprès de lui.

Hier soir c’était la conférence de M. Egger[13] et malgré le mauvais temps M. Edwards[14] a tenu absolument à y aller, oncle[15] qui est enrhumé aussi s’apprêtait à l’accompagner lorsque tante Louise[16] et Marthe que rien ne peut effrayer sont arrivées pour faire route avec lui ; à la vue de Marthe Emilie a été prise d’un désir ardent de les accompagner d’y aller aussi et elle est bravement partie avec les intrépides ; mais il paraît qu’il est bien heureux que M. Egger ait une très mauvaise vue sans quoi il eût été jaloux de M. de Lesseps[17] car même en faisant descendre les tribunes l’amphithéâtre n’était pas plein. Emilie l’a trouvé un peu ennuyeux.

Me voilà à la fin de ma lettre et je ne t’ai pas encore remercié de m’avoir écrit[18], mon Papa chéri. Comme tu deviens aimable ! aller à Thann le lendemain de ton arrivée, c’est magnifique, tes visites ont dû être joliment flattées.
Adieu mon petit Père, je t’aime beaucoup beaucoup (tu le sais bien n’est-ce pas ?) et je t’embrasse aussi fort que je t’aime.
Your lazy girl[19],
Marie
Ce sont de ces signatures qu’on ne peut écrire qu’en anglais. Quand ces Messieurs partent-ils ? Avez-vous le même temps que nous ?


Notes

  1. Bal donné par Isabelle Hittorff, épouse d’Albert Gaudry.
  2. Emilie Mertzdorff, sœur de Marie.
  3. Berthe Péligot.
  4. Jeanne Marthe Aimée Riche.
  5. Adrienne Gosselin, épouse d’Emile Hyacinthe Chauffard, est près d'accoucher.
  6. Leçon de piano avec Pauline Roger.
  7. Aglaé Desnoyers, épouse d’Alphonse Milne-Edwards.
  8. Marthe Pavet de Courteille.
  9. Catherine Simonis épouse d’Edouard Brongniart.
  10. Catherine Edmée Davésiès de Pontés, veuve d’Adolphe Simonis Empis.
  11. Samuel Ustazade Silvestre de Sacy.
  12. Félicité Silvestre de Sacy, épouse d’Henri Baudrillart ; Antoinette Silvestre de Sacy, épouse de Paul Audouin ; Céline Silvestre de Sacy, épouse de Frédéric Foussé.
  13. Émile Egger.
  14. Henri Milne-Edwards.
  15. Alphonse Milne-Edwards.
  16. Louise Milne-Edwards, veuve de Daniel Pavet de Courteille et mère de Marthe.
  17. Allusion possible à une communication de Ferdinand de Lesseps (1805-1894) devant l’Académie des sciences sur le projet du canal de Panama.
  18. Voir la lettre du 21 janvier.
  19. Your lazy girl : ta fille paresseuse.

Notice bibliographique

D’après l’original

Pour citer cette page

« Vendredi 24 janvier 1879. Lettre de Marie Mertzdorff (Paris) à son père Charles Mertzdorff (Vieux-Thann) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Vendredi_24_janvier_1879&oldid=42546 (accédée le 16 août 2022).

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