Dimanche 14 novembre 1830 et le dimanche suivant

De Une correspondance familiale


Lettre d’Auguste Duméril (Paris) à son cousin germain Henri Delaroche (Le Havre)



Paris ce 14 Novembre 1830.

J’admire ta bonté, mon cher Henri, de m’écrire, lorsque je t’ai laissé si longtemps sans lettre, et de ne pas te fâcher. Je t’assure que ce n’est pas ma faute, si je ne t’ai pas écrit plus tôt : tu as raison, en pensant que ce sont les occupations du collège qui m’en empêchent, car je suis fort occupé, mais cela ne m’ennuie pas du tout. Voici comme se passe ma journée. Je pars d’ici à 7 heures ½, j’arrive à huit heures à Louis-le-Grand : c’est à ce moment-là que commence la classe : elle finit à dix heures, alors, en sortant de classe, je vais chez le professeur de la classe du soir, qui demeure tout près du collège ; nous travaillons ensemble, jusqu’à onze heures : il m’indique la manière dont il faudra faire les devoirs, me fait rendre un peu compte de ce qu’on a fait, pendant la classe : à onze heures, je déjeune avec ce professeur, qui s’appelle M. Desforges[1], ainsi qu’avec sa femme, une petite fille de douze ans et demi, et une autre, de trois : il y a toujours deux plats, et c’est fort bon. Pendant le déjeuner, nous causons sur toute sorte de sujets : je me remets à travailler : à midi et demie, une heure. Je finis souvent les devoirs pour la classe du soir ; à deux heures et demie, je retourne au collège : c’est M. Desforges qui fait la classe : elle dure deux heures : je viens ordinairement alors à l’école de médecine, pour prendre la favorite, qui me conduit à la maison, où je suis à 5 h ¼ ; quand j’ai beaucoup à faire, je travaille avant dîner, mais dans le cas contraire, je ne me mets au travail qu’à 7 h ½, et je me couche entre onze heures et minuit : mon temps est bien rempli, comme tu dois le voir. Je ne suis pas bien fort, tu le sais, mais je ne suis pourtant pas trop faible pour la classe : il y en a encore passablement après moi : nous sommes 50 ou 53 : nous avons composé en version latine, et j’ai été le 35ème : j’aurais pourtant bien désiré avoir une meilleure place. Je fais toujours difficilement les vers, et j’ai un grand ennui : c’est qu’on dicte toutes les versions grecques, et l’on en fait une, par semaine, et tu sais que nous n’en avons presque jamais écrit[2], et puis, on le prononce autrement, de telle sorte que, le premier jour, je n’ai pas pu écrire, mais maintenant, je commence à m’habituer à l’entendre prononcer différemment. Nos professeurs sont des hommes fort instruits, à ce qu’il me semble ; ils professent très bien : celui du matin fait faire le discours latin, la version grecque et les vers : l’autre, et c’est M. Desforges, fait faire la version latine, le discours français, et des vers, alternativement avec M. Lorain, le professeur du matin. Nous expliquons le De Oratore, de Cicéron (difficile et ennuyeux) [César[3]], les discours de Salluste (assez amusants, et pas trop difficiles) l’art poétique d’Horace (ce serait assez amusant, si je ne le connaissais pas, mais je ne suis pourtant pas fâché de le revoir, parce qu’on le demande au baccalauréat) le Pro Milone de Cicéron (nous n’en n’avons pas encore expliqué) le Philoctète de Sophocle, et le De Corona de Démosthène (assez difficile) : tu vois que nous expliquons un assez grand nombre d’auteurs.

Il y a aujourd’hui huit jours, mon cher Henri, que j’ai commencé cette lettre, et ce n’est qu’aujourd’hui que je puis la finir ; il m’a été impossible d’en trouver le temps, dans la semaine. Constant[4], qui a dit qu’il serait bien aise de savoir comment se passe mon temps, pourra, je pense, voir cette lettre, de sorte que je ne serai pas obligé de lui répéter la même chose.

Constant t’aura dit que ce pauvre Eugène[5] qui avait attendu si longtemps, pour passer son concours, puisqu’il n’a été que dans les 20 derniers, et qu’ils étaient 150, et qu’on en appelait 10 par jour, qu’Eugène, dis-je, s’est laissé intimider à un tel point, qu’il n’a plus pu parler ; c’est bien triste. S’il avait été reçu, il serait resté deux ans comme interne, dans les hôpitaux, et là, sans faire de dépense presque, puisqu’il aurait été assez bien payé et nourri, etc., il se serait préparé à passer tous les examens qu’il faut avoir subis, pour pouvoir soutenir sa thèse, comme docteur. Il en a été bien affligé ; heureusement qu’à présent, il commence à se remonter. Il entreprend un grand travail, c’est de refaire le catalogue de la bibliothèque de papa[6], qui s’est considérablement accrue, depuis qu’elle avait été rangée, pour la première fois, car c’était en 1817[7]. Il me charge de te faire ses amitiés, ainsi qu’à tes sœurs[8].

Alphonse[9], qui est très mal, chez sa grosse Mme Picquet, et qui ne peut se placer autre part, va aller, pour quelque temps, dans son pays, jusqu’à ce qu’il ait une place. Nous nous tutoyons, tous trois, maintenant, Auguste[10], Alphonse et moi. Tu es bien content, je pense, d’être chez toi ; moi, je jouis bien du plaisir d’avoir ma chambre. Ma tante[11] est un peu meilleure, qu’au jardin. Elle a fait un fort joli cadeau à maman[12] : c’est un boa en belle fourrure : cela a fait grand plaisir à maman. J’espère que tu ne resteras pas trop longtemps sans m’écrire, et moi, je tâcherai aussi de le faire plus souvent.

Tu as dû savoir que Saglio[13] a été nommé le 1er à l’école Polytechnique, sur une liste supplémentaire : il était le 1er des admissibles.
J’ai vu l’autre jour Berrie : il est venu ici, il va travailler chez un professeur, pour le Baccalauréat.

Adieu, mon cher Henri, nous t’embrassons tous ainsi que tes alentours et Constant.


Notes

  1. Antoine Joseph Baudon-Desforges, marié à Antoinette Emilie Michel.
  2. Auguste Duméril a fait précédemment ses études, ainsi que son cousin Henri Delaroche, à l’Institution Morin de Fontenay-aux-Roses.
  3. Nous proposons « César » pour ce nom interprété avec hésitation par le copiste ; ses œuvres étaient très souvent étudiées, comme celles de Salluste.
  4. Louis Daniel Constant Duméril, frère d’Auguste.
  5. Eugène Defrance.
  6. André Marie Constant Duméril.
  7. Une lettre du 19 mars 1815 fait allusion à un projet de classement de la bibliothèque d’AMC Duméril par son neveu Florimond Duméril dit Montfleury (le jeune).
  8. Mathilde, Pauline Elise et Emilie Delaroche.
  9. Alphonse Defrance.
  10. Charles Auguste Duméril, cousin d’Auguste.
  11. Elisabeth Castanet, la grand-tante d’Auguste.
  12. Alphonsine Delaroche.
  13. Augustin Saglio.

Notice bibliographique

D’après les « Lettres adressées par mon bon mari A. Auguste Duméril, à son cousin germain Henri Delaroche, du 30 Août 1830, au 6 Mai 1843 » in Lettres de Monsieur Auguste Duméril, 2e volume, p. 737-742

Pour citer cette page

« Dimanche 14 novembre 1830 et le dimanche suivant. Lettre d’Auguste Duméril (Paris) à son cousin germain Henri Delaroche (Le Havre) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Dimanche_14_novembre_1830_et_le_dimanche_suivant&oldid=56196 (accédée le 2 juillet 2022).

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