Samedi 19 et dimanche 20 octobre 1816

De Une correspondance familiale


Lettre d’Alphonsine Delaroche (Paris) à son mari André Marie Constant Duméril (Tours)



238 C

Samedi 19 Octobre 1816

J’avais espéré mon bon ami t’écrire par le courrier d’aujourd’hui, mais il a fallu y renoncer, toutes sortes de choses sont venues à la traverse de mon projet. M. Cloquet[1] t’a écrit hier ainsi tu ne manqueras pas de nos nouvelles. Demain matin tu dois quitter Bourges et tu recevras sa lettre à ton arrivée à Tours. Je n’ai pas eu le temps de te raconter l’autre jour dans ma lettre écrite à la hâte, et que tu auras reçue à Bourges, que le jour même de ton départ M. deGuise fils vint pour te voir et demanda à me parler ; Il comprit lorsqu’on lui dit que tu étais absent que ce n’était que pour la journée et que tu rentrerais le soir. Il parut fort dérangé de te savoir absent pour une quinzaine de jours, il me dit qu’il était inquiet de la santé de son père ; depuis quelques mois il a toujours quelque chose et cependant ne veut rien faire. Lui M. deGuise fils et sa mère avaient pensé que toi seul lui inspirerais de la confiance, et pourrais obtenir de lui qu’il fît quelques remèdes ; Ils auraient voulu que sous un prétexte quelconque tu allasses chez lui et pensaient que ta visite aurait pu donner lieu à une conversation sur sa santé ; il est probable qu’à ton retour il reviendra pour te parler de cela. Le très grand guignon veut que M. Guersant continue à être malade, il paraît que c’est une petite sortie qu’il a faite mercredi qui l’a rendu plus malade. Jeudi matin je lui envoyai le cabriolet pour aller à L’Hospice, mais inutilement, Je reçus un billet de sa femme qui me disait qu’il espérait bien que ce retour d’indisposition n’aurait pas de suite, qu’il s’était arrangé avec M. Esparon pour qu’il fit la visite le jeudi et le vendredi ; Là-dessus je lui ai écrit un petit billet que je lui ai envoyé ce matin pour 8 heures avec le cabriolet, mais j’en ai reçu un second de Mme Guersant qui me dit que son mari ne peut pas du tout penser à sortir, et que M. Esparon continue la visite à L’Hospice, et qu’il elle m’exprime les regrets de M. Guersant de se voir malade, relativement à toi. Heureusement que jusques à aujourd’hui personne ne t’a demandé ; mais ce matin on est venu (m’a dit Elisabeth[2]) te prier de passer Hôtel des quinze-vingt rue notre Dame des Victoires pour une Dame Gautier. Un peu plus tard on est venu de ce même Hôtel te demander pour un général de la part de M. Detourne. J’imagine que tout cela est la même chose, et que Mme Gautier est plutôt la personne qui t’a indiqué pour médecin que la personne qui te demande. Au moment où j’écrivais à M. Cloquet pour le prier de prier M. Rullier d’aller faire cette visite, il a paru, je lui ai expliqué tout cela et il est allé avec le cabriolet chez M. Rullier, et devait le garder pour aller voir M. Guersant. Il viendra ce soir me rendre réponse de tout cela et demain avant de fermer ma lettre, je t’en rendrai compte. Je vais vite m’habiller pour aller avec maman[3] voir Mme Gautier[4] et la féliciter sur le très heureux accouchement de sa fille qui a mis au monde avant-hier un gros garçon. Je pense bien que cette bonne nouvelle te fera très grand plaisir.

Dimanche 20 Octobre.

Nous fûmes reçus hier par Mme Gautier qui parait bien heureuse de la manière dont s’est passé cet accouchement de sa fille ; mais nous lui avons trouvé bien mauvaise mine, on voit à la physionomie que l’âme est dans un état d’inquiétude habituelle ; Elle s’est même tourmentée, à ce qu’on dit, pour cette couche qui s’est si bien passée. Elle me chargea de te dire beaucoup de choses de sa part ; Hier au soir M. Cloquet est revenu comme il me l’avait promis. M. Béclard vint avec lui. M. Rullier avait eu la complaisance d’aller voir le général de L’Hôtel des quinze-vingt qui n’est pas très malade, et la Dame Gautier dont il était question est la Dame qui tient L’Hôtel. Le soir on vint encore du même Hôtel demander le M. qui y avait été pour le général, cette fois c’était pour M. Detourne. Nous envoyâmes tout de suite chez M. Rullier qui le trouva couché, qui y est retourné ce matin, et qui est venu ici tout à l’heure me parler de ces malades, et me témoigner sa reconnaissance de la marque de confiance que tu lui donnais. J’oubliais de te raconter qu’hier soir au moment où MM. Cloquet et Béclard étaient ici on vint te demander de chez Mme Sarrette pour y aller tout de suite pour le petit garçon. Alors je priais un de ces Messieurs de vouloir bien y aller, il y eut grande hésitation lequel des deux irait, enfin il fut décidé que ce serait M. Cloquet M. Béclard trouvant qu’il ne pouvait guère s’y présenter comme médecin après y avoir été comme chirurgien. C’était peu de chose, cependant M. C. y est revenu ce matin à la suite de quoi il est venu déjeuner avec nous. Il ne nous parle point du tout de sa grande affaire, et cependant j’avoue que je serais bien curieuse de savoir un peu où il en est pour son mariage et si c’est une chose qui doive se faire bientôt. Je présume bien que son frère[5] le remplace auprès de toi aussi bien que tu pouvais le désirer. Je te prie de lui faire mille compliments de notre part à tous. Je te recommande aussi d’en présenter d’empressés de ma part à M. Bretonneau[6] en lui disant que je jouis beaucoup pour toi du plaisir que tu as de le voir. J’espère mon bon ami que tu es très content de ta santé que tu penses bien souvent à ta femme et que tu regrettes bien quelquefois de ne pas l’avoir à tes côtés, mais que tu penses avec plaisir que dans onze jours tous tes voyages seront terminés. Le temps qu’il fait aujourd’hui annonce l’hiver autant que possible, ce qui est assez triste. Je désirais beaucoup qu’il ne se gâta pas tout à fait pour le moment, afin que vous n’eussiez pas de trop mauvais chemins. Jeudi constant[7] est allé dîner faubourg St Martin et en échange Adrienne[8] est venue dîner avec nous, elle était assez gaie et notre petit dîner de Dames se passa fort bien. Vendredi le temps étant passablement joli, je me décidais tout de suite à aller à Sceaux avec Constant. Je trouvais la bonne amie[9] dans une disposition d’esprit plutôt moins triste que lorsqu’elle était ici, cependant elle est loin d’être heureuse, mais tâchant de se faire à l’idée de devenir la femme de son cousin, lequel au reste a l’air très sérieux et très triste, se tient beaucoup dans sa chambre, et a dit l’autre jour à sa cousine, vous faites tout ce que vous pouvez pour me dégoûter de vous, et avait l’air de penser en disant cela : la chose ne vous sera pas possible. Il est difficile de deviner comment tout cela se terminera, j’y vis un moment M. Th. qui de son côté a l’air extrêmement triste. Quant à M. de C.[10] Père il fait bévues sur bévues, car maintenant il a décidé que le mariage de sa fille se fera dans un an, note que M. de Buisser a un congé de 6 mois. C’est un bien grand malheur pour une jeune personne qui n’a plus de mère d’avoir un père qui manque aussi complètement de jugement sur des choses de cette importance. Notre bonne amie viendra passer quelques jours avec nous à l’époque du passage de Mme Duroveray[11] qu’elle désire connaître, mais ne pourra pas venir plus tôt, cela lui est impossible. Je la quittai à cinq heures et nous revînmes dîner avec maman.

Jeudi je reçus une lettre qui m’a fort peu amusée, qui est de Mlle Brogny, et à laquelle je répondrai demain ou après ce qui me coûte infiniment. Voici en gros ce qu’elle contient. Elle témoigne d’abord beaucoup de regrets d’avoir été si longtemps sans venir s’informer de nos nouvelles, ou sans écrire, ce qu’elle ne faisait point croyant pour de semaine en semaine pouvoir venir et qu’enfin le temps s’étant écoulé comme cela, elle écrit n’osant venir sans avoir fait cette première démarche. Alors elle m’arrange une grande histoire pour tâcher de se rendre excusable à mes yeux disant qu’on les avait trompés (sans qu’elle sache par quel motif) en leur disant que son frère allait arriver, qu’enfin prenant au bout de quelque temps de l’inquiétude de ce qu’il n’arrivait point, elle lui avait écrit pour avoir l’explication de cela, qu’il n’avait pas pu la lui donner et qu’il n’avait point dû venir à cette époque-là, mais qu’il allait bien rejoindre son régiment et qu’il passerait par paris, ce qui l’avait décidée elle à garder encore le prêt que je lui avais fait. Que son frère dans ce moment est ici, mais qu’il est si honteux de n’avoir pu encore s’acquitter envers toi qu’il n’ose venir, qu’elle ne l’ose pas non plus, et que personne ne l’enhardit à le faire, et qu’elle l’attend de moi, qu’elle espère que je serai assez bonne pour la décider à venir réparer ses torts. Tu juges comme cette dernière phrase m’est agréable, moi qui aurais laissé aller tout au diable, pour le bonheur de n’être plus accablée par ses assommantes visites. Il est clair que les objets que je lui ai prêtés, m’ont été empruntés parce qu’on n’avait pas le sol et pour être mis en gage, que le frère étant là a pu donner de quoi les retirer, et que ce n’est que comme cela qu’on a pu m’en reparler, bien content que l’on est car on aurait terriblement regretté notre protection qu’on osera toujours réclamer malgré tous les torts qu’on pourra se donner vis-à-vis de nous. Je compte répondre froidement, j’engagerai à ce qu’on vienne nous voir mais me garderai de presser qu’on me fasse une visite malgré le désir qu’on en aurait.

Tu voudras bien excuser tous mes griffonnages entr’autre celui qui est au bas de cette page. Je crains de t’ennuyer avec la longueur de ma lettre. Je n’ai plus que le temps de t’embrasser tendrement

Que je serais bien curieuse d’en savoir quelque chose de plus


Notes

  1. Hippolyte Cloquet.
  2. Elisabeth, domestique chez les Duméril.
  3. Marie Castanet, veuve de Daniel Delaroche.
  4. Probablement Madeleine Delessert (veuve de Jean Antoine Gautier), mère de Julie Sophie Gautier (épouse de François Marie Delessert). Les parents de Madeleine Delessert-Gautier sont morts en 1816.
  5. Hippolyte Cloquet étant retenu à Paris, c’est son frère Jules qui accompagne maintenant André Marie Constant Duméril dans ses tournées de jurys de médecine.
  6. Pierre Bretonneau.
  7. Louis Daniel Constant Duméril, leur fils.
  8. Adrienne Say, épouse de Charles Comte.
  9. Suzanne de Carondelet.
  10. François Louis de Carondelet.
  11. Elisabeth Delessert, épouse de François Etienne Duroveray.

Notice bibliographique

D’après l’original (il existe également une copie dans le livre des Lettres de Monsieur Constant Duméril à sa femme, p.166-173).

Annexe

A Monsieur

Monsieur Duméril, président des Jurys de Médecine

chez M. Mulot à la Boule d’or, à Tours.

Pour citer cette page

« Samedi 19 et dimanche 20 octobre 1816. Lettre d’Alphonsine Delaroche (Paris) à son mari André Marie Constant Duméril (Tours) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Samedi_19_et_dimanche_20_octobre_1816&oldid=53899 (accédée le 8 août 2022).

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