Mercredi 8 mars 1871

De Une correspondance familiale

Lettre de Jules Desnoyers (Paris) à son gendre Charles Mertzdorff (Vieux-Thann)


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Paris, mercredi 8 Mars 71[1]

Mon cher ami,

Voilà donc la paix conclue[2], mais à quelles conditions ! inévitables sans doute mais bien cruelles ! notre chère Alsace, si française, si courageuse, si industrieuse, si belle nous est ravie. après la mort de notre pauvre et cher julien[3] c'est le plus grand de tous nos malheurs consommés. Votre fermeté, votre active et loyale intelligence, votre dévouement à la patrie, à la famille nous rassurent sur les pénibles conséquences de cet événement si grave et si douloureux. mais nous avons Mon cher ami, la plus entière confiance dans le parti que votre sagesse, votre expérience, votre affection vous dicteront. Les intérêts des affaires que vous dirigez avec tant de bon sens et d'intelligence ne sauraient être entre des mains plus prudentes que les vôtres et vous êtes bien convaincus tous deux que, pour notre affection, Vieux-Thann est toujours français, aussi français que Paris. ainsi ne consultez, dans le parti que vous prendrez, que les intérêts bien calculés avec votre sagesse et votre sang froid ordinaires. D'ailleurs, Il paraît certain que les Conditions Subsidiaires relatives aux pays conquis, seront aussi favorables que possible, du moins aussi chaudement débattues que possible par nos représentants dans la réunion qui doit traiter définitivement à Bruxelles de la réalisation de la paix. peut-on dire cependant qu'il y aura là rien de définitif ? quel traité gros d'orages et de revanche ! quelles douleurs pour les français qui en ont signé et approuvé les bases ! je conserve encore, dans cette sinistre circonstance, un grand espoir dans l'habileté de M. Thiers et dans les intérêts des puissances neutres si longtemps indifférentes ou traîtres ou aveugles ; notre amoindrissement les menace et elles auraient bien dû le prévoir plus tôt.

Nous n'avons pas besoin de vous répéter, Mon cher mai, avec quelle anxiété nous attendons toujours de vos nouvelles et quel bonheur nous apportent les lettres de notre Eugénie[4], les vôtres et celles de vos chères filles[5]. c'est une des plus grandes une des seules consolations qui nous restent après notre grand malheur dont la pensée ne nous quitte pas et qui est irréparable. Tout le reste comme vous le dites si justement, peut être réparé : Le travail, la modération nous rendront l'avenir moins pénible, malgré les pertes de toute nature que nous aurons tous à supporter. mais la douleur, laissée par la mort de notre cher enfant, vous et notre Eugénie vous la comprenez et la partagez si bien que je n'ai rien plus à vous en redire. Ma courageuse et excellente femme[6] la supporte aussi bien que possible ; mais elle a de fréquents moments d'angoisse que mon cœur partage comme les vôtres, comme ceux de nos autres enfants[7] de paris. C'est hélas ! pour toujours.

Entre autres pertes matérielles, nous prévoyions bien que Launay avait eu à en subir de sérieuses. mais nous n'en étions informés que par les quelques mots de Michel[8] copiés par aglaé dans une de ses dernières lettres à Eugénie. nous en avons aujourd'hui eu plus de détails par une lettre de M. Ch. Dugué que je viens de recevoir et donc je vous transcris tout ce qui peut vous intéresser en ce qui concerne Launay et Nogent. Le lettre est datée du 6 Mars.

« Ici nous avons été sous le poids de l'occupation depuis le 22 octobre, mais plus particulièrement et sans désemparer depuis deux mois, et Dieu sait quels sacrifices nous n'avons pas dû faire. Enfin, il faut se consoler en pensant qu'il y en a de plus malheureux que nous ; mais vous avez été des plus affligés, car rien ne vous a épargné… et la crainte que j'avais pour Montmorency n'a été que trop réalisée.
Ici le fermier[9] de Launay a bien souffert. Ses chevaux, vaches, porcs et <partie> de moutons lui ont été enlevés. c'était le sort des propriétés trop voisines de la ville. Launay a bien souffert aussi, mais relativement bien moins, quoique ayant été presque toujours occupé par 5 à 6oo hommes quelquefois. mais les dégâts n'ont pas été aussi considérables qu'on aurait pu le craindre. j'aurais voulu lui éviter plus tôt ce qu'à la fin j'ai pu faire par l'entremise d'un colonel que j'avais chez moi, (c'était de nouvelles visites), au moyen d'une défense que j'ai pu obtenir pour empêcher l'envahissement, et dont le fermier et le père Michel ont été très heureux. Mais il était déjà tard.
Michel a perdu tout son fourrage, vous le pensez bien ; néanmoins il a pu sauver ses vaches. Votre fermier, à la suite de toutes ces secousses a été assez sérieusement malade ; mais il va mieux. Debonne le locataire des Renardières ainsi que la femme Damas[10] sont morts de la petite vérole. (c'est aussi de la même maladie que le fermier avait été atteint). je n'ai pas entendu parler de disparition autres qu'une pendule et quelques livres, pour le mobilier, avec quelque linge. Mais le père Michel avait, dès l'abord, fait une cachette que je me dispose à lui faire ouvrir l'un de ces jours, quand la garnison va nous quitter, cette semaine, dit-on.
Je suis heureux des nouvelles que vous me donnez de M. Mertzdorff ; dites-lui bien des choses de ma part quand vous lui écrirez, ainsi qu'à ma cousine[11], et que ce qu'il m'a confié est en bon état.
quant à moi personnellement j'ai bien souffert et vieilli en peu de temps. je suis exténué et sinon hier que j'ai pu quitter la ville quatre heures pour aller et venir à la pépinière, je n'ai pas eu un instant de repos, passant mes journées à la mairie (<avec> adjoint) et Dieu sait comment. j'ai eu bien du dégât à ma propriété de campagne, c'était le lieu de deux combats et j'ai eu parfois 1 000 à 1 200 prussiens à la fois. A l'instant, votre ancien fermier Delestang m'apporte mille francs sur ses fermages, que dois-je en faire? »

Tel est, Mon cher Ami, le récit que j'avais à vous transmettre qui vous attristera comme nous, mais dans une juste mesure ; car tout cela est probablement réparable. Ce sont sans doute les bois qui auront le plus souffert mais le bûcher était bien garni. les meubles, quoique sans doute fatigués, ne sont point détruits. Tant mieux ; ce sera une dépense moins grande. Malheureusement il n'en est pas de même pour Montmorency. Nous nous sommes enfin décidés à y laisser aller ma femme avec nous et elle a comme vous pensez bien, très bravement supporté la vue de cette effroyable dévastation. on a retrouvé quelques débris de mauvais meubles chez des voisins et comme je vous l'ai déjà dit, des boiseries sculptées et une partie de mes livres à la mairie[12] et chez le receveur des Contributions ; quant aux glaces toutes brisées ; les marbres presque tous en morceaux ; les bibliothèques et tiroirs brûlées… && pour les portes, Elles sont à peu près toutes brûlées ou détruites, sauf dans notre maison. j'y suis retourné hier ou plutôt j'y suis resté à coucher de la veille, ma femme étant rentrée le soir à paris avec nos enfants. bien leur en a pris, car hier une nouvelle garnison de prussiens (de deux mille hommes) est arrivée à Montmorency Elle est de passage, mais sera remplacée sous très peu de jours par d'autres troupes qui, parties de la rive gauche de la Seine, suivant les conditions du traité, se dirigent vers les départements du Nord. j'ai reçu pendant que j'étais encore là, la visite de plusieurs officiers, non encore pour loger, mais comme curieux des ruines du vieux château & dont ils avaient entendu parler ! j'ai eu le courage de leur faire voir les ruines des ruines et juger par eux-mêmes de l'effroyable saccage. Ils ont eu l'air d'exprimer avec beaucoup d'hélas et de <hola !> des regrets, que j'ai pris pour ce qu'ils valaient ; et tout en ayant été froidement poli surtout avec un officier supérieur parlant bien français et semblant instruit, je n'ai pu m'empêcher de leur dire, en les quittant, que j'étais malheureusement trop vieux pour leur rendre leur visite à Berlin ! je ne sais encore si nous allons en avoir à loger dans nos ruines ; c'est possible, aussi y retournerai-je demain. Mes yeux et ma pensée commencent à se faire à ce spectacle. la violette qui fleurit, comme si rien de nouveau ne s'était passé dans notre triste france me reporte vers des temps meilleurs ; je revois dans ces lieux que j'ai tant aimés, nos chers enfants dont l'un n'y reviendra plus, et dont le souvenir y sera toujours vivant. En essayant de remettre quelque apparence d'ordre dans les amas de papiers déchirés, dispersés dans le jardin avec les débris de toute sorte, dans les énormes trous creusés pour chercher des trésors, j'ai retrouvé de nombreuses lettres et autres souvenirs de notre pauvre Julien, trésors plus réels pour notre affection que ne pouvaient l'être pour les pillards ceux qu'ils cherchaient.

L'une des semaines précédentes, avant la signature de la paix, un autre détachement était venu exiger le payement d'une Contribution de guerre qui pour le canton seul de Montmorency dépassait 60 000 F et avait été réduite gracieusement à 34 000. une souscription particulière avait été faite et nous avions versé provisoirement mille francs. mais nous croyons que l'exigence de cette contribution tardive n'aura pas dû être définitive, d'après les termes de l'armistice. Mais tout cela n'est rien auprès des charges et des pertes que vous aurez eu à subir malgré la mansuétude des conquérants. nous avons appris avec plaisir d'après la dernière lettre d'Eugénie écrite de Colmar à alfred que la pensée de vous prendre en otage n'avait pas été réalisée et que bientôt M. votre beau-frère[13] pourra rentrer en France ; mais dans quelles circonstances : sa pauvre femme si longtemps malade et inquiète ; sa sœur[14] affligée d'un nouveau et si grand malheur. dites-leur bien à l'occasion que notre peine ne nous laisse point insensible à la leur.

Nous avons eu aussi plaisir à apprendre que les santés de nos bons amis Duméril[15], y compris Léon[16], étaient bonnes. ne nous oubliez pas auprès d'eux, non plus qu'auprès de M. et de Mme Heuchel[17] et remerciez-les, ainsi que les autres personnes, qui veulent bien prendre part à notre malheur.

Nous avons aussi et surtout beaucoup à vous remercier Mon cher ami, du nouveau témoignage d'affection et de confiance que vous nous donnez par la lettre qu'en votre nom Eugénie a faite à sa maman. Sans doute serons-nous, un jour ou l'autre, heureux d'en profiter, ainsi que ma femme a répondu à Eugénie : alors nous vous en préviendrions. les charges que nous allons avoir à supporter pour nos maisons de Montmorency sont telles que je n'ose y penser sérieusement. mais nous ne ferons que le plus indispensable et le plus urgent, d'autant plus que la ouvriers seront rares et chers.

Nous espérons bien avoir le bonheur de ne pas trop tarder à vous revoir tous ; mais il ne faudra faire ce voyage que quand vos affaires vous permettront de quitter. peut-être alors pourrons nous aussi revoir ce pauvre Launay. peut-être jugerez-vous à propos d'écrire un mot à M. dugué pour le remercier de son obligeance et répondre à la demande qu'il me charge de vous adresser. alfred offrait si cela pouvait vous sembler utile de faire dans quelque temps un tour à Launay afin de mieux apprécier les dégâts et de vous en rendre compte. mais il faudrait attendre que les prussiens <aient> tout à fait quitté le pays. c'est aussi ce que nous attendrons pour commencer les réparations sérieuses de Montmorency nous ne ferons en attendant, que l'indispensable.

Vous aurez vu l'ordre du jour motivé de paul Target[18] à l'assemblée de Bordeaux : cela va le mettre en évidence et n'est pas sans utilité pour le résultat général et pour lui-même.

lesjournaux vous auront peut-être effrayés de bruits relatifs à la garde nationale de paris : il y a la plus grande exagération et bientôt il faut espérer que tout de ce côté, rentrera dans l'ordre et la discipline.

adieu, Mes chers enfants, donnez toujours souvent de vos nouvelles : c'est je vous le répète, un de nos <rares> bonheurs en ce moment. Eugénie aura trouvé à son retour de Colmar, plusieurs lettres de sa maman et d'aglaé soit pour elle soit pour nos petites filles qui ont écrit bien affectueusement en souvenir de leur cher oncle julien.

nous les embrassons, ainsi que vous deux, avec la bien sincère amitié que vous connaissez

Votre père tout dévoué

J. Desnoyers

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Eugénie nous demandait ce qu'était devenu le mobilier d’alfred : Sauf les livres papiers et le linge rapportés à paris, tout à peu près a été enlevé.


Notes

  1. Lettre sur papier deuil.
  2. Les préliminaires, avant le traité de Francfort.
  3. Julien Desnoyers, tué le 5 janvier 1871 au fort d’Issy.
  4. Eugénie Desnoyers, épouse de Charles Mertzdorff.
  5. Marie et Emilie Mertzdorff.
  6. Jeanne Target, épouse de Jules Desnoyers.
  7. Alfred Desnoyers et Aglaé Desnoyers, épouse d’Alphonse Milne-Edwards.
  8. Louis Michel Pieaux, jardinier chez les Desnoyers à Launay.
  9. Michel Victor Ménager, fermier de Launay.
  10. Jean François Debonne a pu être identifié, mais pas « la femme Damas ».
  11. Possiblement Eugénie Desnoyers, épouse de Charles Mertzdorff.
  12. Chez Etienne Emilien Rey de Foresta, maire de Montmorency.
  13. Edgar Zaepffel, époux d’Emilie Mertzdorff, replié à Bâle.
  14. La belle-sœur d’Edgar Zaepffel, Marie Bossu épouse d’Eugène Zaepffel, éprouvée par le décès de leur fils Hubert Edgard le 20 février 1871, après celui de leur fille de 14 ans en 1863.
  15. Félicité Duméril et son époux Louis Daniel Constant Duméril.
  16. Léon Duméril, leur fils.
  17. Georges Heuchel et son épouse Elisabeth Schirmer.
  18. Paul Louis Target.

Notice bibliographique

D’après l’original

Pour citer cette page

« Mercredi 8 mars 1871. Lettre de Jules Desnoyers (Paris) à son gendre Charles Mertzdorff (Vieux-Thann) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Mercredi_8_mars_1871&oldid=51821 (accédée le 29 juin 2022).

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