Mardi 4 juillet 1871 (B)

De Une correspondance familiale

Lettre de Charles Mertzdorff (Vieux-Thann) à son épouse Eugénie Desnoyers (Montmorency)

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CHARLES MERTZDORFF

AU VIEUX THANN

Haut-Rhin[1]

Je tiens à te donner de mes nouvelles ce soir Mardi ; pour faire cela je commence un peu trop tard pour pouvoir bavarder longuement avec toi, ma chère Nie. Appelé demain à Mulhouse par la Mulhousienne[2] dont pour mes péchés je suis du conseil administratif, je pense quitter dès 6 h du matin. Le soir il y a à Thann réunion des Maires avec une autorité prussienne quelconque pour les indemnités de guerre, cette dernière est pour 5 h soir. J'ai donc ma journée toute entière prise. car très probablement le soir après souper M. Jaeglé viendra encore ici causer affaires.

J'aurais dû commencer par te dire que mon Oncle Georges[3] a quitté ce matin pour aller à Strasbourg, nous manquons de cartons (il en faut 3 à 400 par Jour) rien n'arrive. Il s'est donc décidé à partir pour ne rentrer qu'avec un wagon de cet objet si précieux. Vogt est allé ce soir à Morschwiller pour ne pas en manquer pendant ces 1ers jours. Tu vois comme tout devient d'une difficulté inouïe ce sont de ces petits coups d'épingles de tous les instants, de ces riens qui manquent & qui arrêtent la boutique. & si toute la marchandise que j'ai devait payer des droits il y en aurait pour près d'un million. Ce n'est pas que je ne le désirerais pas pour la France qui en a bien besoin ; mais j'ai des obligations vis-à-vis d'amis qui ont quelque droit d'être un peu exigeants.

Ce n'est guère que dans ces moments que l'on voit que l'on est réellement utile & peut-être indispensable. J'étais en position de dicter des lois, gagner 5O mille F de plus ces quelques mois, je ne l'ai pas fait & ne le regrette pas. J'aurai moins gagné, mais je ne m'estimerai pas moins de ne pas avoir exploité ma position exceptionnelle.

Léon[4] est arrivé ici par chemin de fer après son déjeuner à 2 h il a pris le café, me portant une bonne lettre de Maman Duméril[5]. Ses parents vont bien, lui-même est venu pour voir les dégâts de l'incendie[6] mais il a déjà tout trouvé à peu près réparé. C'est une chose oubliée & malgré toute la gravité de l'accident je n'ai pas été trop émotionné. Si je n'avais pas été tant chargé de biens d'autrui cela ne me faisait bien moins encore. L'on se bronze à force d'être martelé.

Tous les matins Léon prend sa leçon avec le fils Stoecklin[7], hier matin ce dernier a dit à Léon qu'Anna[8] ne va toujours pas, qu'elle est moins bien surtout par une très grande faiblesse, qu'elle a des hémorragies, son sang presque incolore. Ce matin il n'est pas venu à la leçon de sorte que nous craignons une aggravation.

Jules[9] va infiniment mieux il est convalescent, M. Berger est rentré, mais sans commandes je crois de sorte que mes inquiétudes sont toujours grandes pour cet hiver.

Aujourd'hui nous avions beau temps, sans trop de chaleur, hier pluie. les foins coûtent chers à rentrer & se font très mal, seront de qualité inférieure.

De Morschwiller rien de neuf, Tachard rentre de Versailles où il a accompagné quelques industriels auprès de Thiers, qui les a tous assez mal reçus & ne veut céder en rien, de sorte que l'époque du 31 Août reste fixe sans espoir de sursis[10] & j'approuve Thiers. Il paraît que Tachard va définitivement se fixer et planter ses choux à Morschwiller & Léon qui commence à prendre goût au cheval va le faire rentrer <chez lui> pour faire des sorties avec les Tachard. Il est toujours enchanté de sa bête qui lui a déjà donné un peu de ton moral & physique comme je crois te l'avoir marqué déjà.

Lorsque je suis là avec toi je bavarde comme une pie & ne sais pas m'arrêter. dès le début je me figure qu'une feuille suffira à mon appétit & il n'en est rien. Tu sais le soir l'on se lève toujours de bien bonne heure.

Nanette[11] te fait dire que ton étable s'est enrichie d'un magnifique Veau ; j'ajoute qu'elle est venue me dire cela d'une figure toute radieuse.

Barbé sort d'ici tout le monde veille & cela tous les soirs. d'autres arrivent dès 4 h du Matin. C'est te dire que nous n'étions plus montés pour faire ce que l'on nous demande maintenant. Aussi je suis loin de me réjouir d'aller à Mulhouse demain, si le bien public ne m'y appelait pas je resterais bien tranquillement à la maison. J'espère bien rentrer demain avec l'oncle si tout va comme nous l'espérions.

A Mulhouse l'esprit s'aigrit toujours un peu plus, il y a journellement des rixes entre Alsaciens et prussiens, à Strasbourg l'entente n'est pas meilleure. A Thann je n'entends plus rien probablement que l'on boit moins.

Barbé me dit tout à l'heure qu'à Thann l'on croit au succès à Paris de la liste Scheurer-Kestner[12]. ce serait une grande faute. Mais comment prétendre d’arriver d'un coup à la sagesse pour des gens qui se croient toujours la plus grande nation & la tête avec le cœur de ce grand phénomène. Il est dit que Paris restera Paris : Ces élections auront une très grande influence sur les destinées du pays. A l'heure présente il lui faudrait une majorité imposante, capable & sachant d'avance où elle veut aller. hésiter aujourd'hui c'est le suicide. Mais à l'heure où t'arrivera ce griffonnage le fait accompli sera déjà de l'histoire ancienne ; si l'on ne vit pas bien, l'on vit vite, l'histoire progresse avec les chemins de fer.

Ces derniers sont bien ennuyeux, pas de wagons lorsqu'on veut expédier, moins encore lorsque l'on veut recevoir. Voilà 4 Mois que le Wagon emballages est en route d'Amiens & nous nous demandons s'il est parti. Voilà un an que nous avons expédié des toiles à Paris & elles ne sont pas encore arrivées. Nous ne soupçonnons même pas où peuvent se trouver ces centaines de balles, ces dizaines de Wagons ! C'est ruineux pour le pays entier.

J'espère bien que dans quelques mois les prussiens seront relégués dans les départements Marne, Ardennes, haute-Marne, Meuse, Vosges Meurthe et Belfort. Mais ces pauvres 6 Départements resteront encore quelques années occupés par les 50 mille prussiens.

Je ne me suis pas encore occupé de la grande question[13], je n'en ai pas le temps & n'en suis pas fâché. Il m'arrive cependant encore de faire des plans ; mais cela ne compromet pas beaucoup.

Mais il est tard je te dis une bonne nuit quoique je te suppose déjà depuis longtemps profondément endormie. Mes plus tendres baisers aux fillettes[14] & meilleures tendresses à tout ton cher entourage[15]

tout à toi

Charles Mff

Mardi soir 11 h.

J'ai bien reçu la commission de ma petite amie chérie[16] j'ai profité de la présence de Léon pour l'envoyer à bonne-maman.


Notes

  1. En-tête imprimé.
  2. L'a Mulhousienne, société de banque-assurance pour les industriels.
  3. Georges Heuchel.
  4. Léon Duméril, fils de Félicité Duméril et Louis Daniel Constant Duméril.
  5. Félicité Duméril.
  6. Voir le récit dans la lettre du 3 juillet.
  7. Alfred Stoecklin.
  8. Anne Stoecklin.
  9. Le petit Jules Heuchel.
  10. Allusion possible à l’une des clauses du traité de Frankfort (10 mai 1871) par laquelle la France s’engage « à recevoir, en franchise, les produits des pays annexés jusqu’au 1er septembre 1871 », concession faite à l’Allemagne et aux populations annexées.
  11. Annette, domestique chez les Mertzdorff.
  12. Auguste Scheurer-Kestner, candidat républicain.
  13. Quitter ou non l’Alsace.
  14. Marie et Emilie Mertzdorff.
  15. La famille Desnoyers.
  16. Attente d’une réponse de la part de Félicité Duméril (« bonne-maman ») : voir la lettre du 3 juillet.

Notice bibliographique

D’après l’original

Pour citer cette page

« Mardi 4 juillet 1871 (B). Lettre de Charles Mertzdorff (Vieux-Thann) à son épouse Eugénie Desnoyers (Montmorency) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Mardi_4_juillet_1871_(B)&oldid=41002 (accédée le 8 août 2022).

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