Dimanche 10 et lundi 11 novembre 1872

De Une correspondance familiale

Lettre d’Eugénie Desnoyers, épouse de Charles Mertzdorff (Vieux-Thann) à sa sœur Aglaé Desnoyers, épouse d’Alphonse Milne-Edwards (Paris)


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Vieux-Thann

Dimanche 10 Novembre

4h

Ma chère petite Gla,

Si on jugeait de notre affection que par notre correspondance on pourrait en tirer une conclusion qui serait bien loin de la vérité ; mais j'avoue que, pour ma part, je suis coupable de ne pas t'écrire plus souvent ; il me semble toujours que ce que j'aurais à te dire n'en vaut pas la peine ; et que les quelques instants dont je puis disposer entre une chose et une autre ne sont pas assez longs pour prendre la plume ; le soir je suis fatiguée et mon esprit n'a plus toute sa lucidité, enfin je trouve toujours quelques bonnes raisons pour laisser de côté une bonne petite causerie avec toi, tandis que veiller à la cave et au grenier, faire des dictées, promener mes deux fillettes[1], distribuer mes poires, écrire quelques lettres ennuyeuses, chercher quelques lectures amusantes pour ma petite jeunesse && voilà mes occupations quotidiennes.

Aujourd'hui Dimanche pluie, après une semaine qui aurait pu faire croire au printemps plutôt qu'à l'approche de l'hiver. Nous sommes allées à la grand messe et aux vêpres en compagnie de bonne-maman Duméril[2] car elle est venue nous surprendre avec son mari, malgré le mauvais temps. Leur seule distraction est de venir nous trouver, ils nous le prouvent bien. Léon[3] est parti ce matin pour les Vosges il va passer la semaine à Senones[4]. Depuis Mercredi il avait pris domicile chez nous afin de ne pas compter à Morschwiller lorsqu'on viendra vérifier quels sont les français qui sont revenus ; pour lui ça n'a aucune importance, mais il faut cependant éviter l'équivoque. Mais c'est triste pour ses parents d'être seuls. A Mulhouse on continue à regarder comme nulles les options de ceux qui rentrent, d'autres attendent l'autorisation de pouvoir retourner à leurs affaires, mais l'autorisation peut se faire attendre encore longtemps. On est à la merci des vainqueurs.

On me rapportait, de bonne source, que les Allemands ne sont pas tous contents de l'empereur de Prusse[5] et que beaucoup disent (des Catholiques) qu'ils lui ont donné leurs fils pour combattre avec lui, mais qu'une autre fois, il n'en sera plus ainsi, car il fait la guerre à leurs convictions, et persécute ce qu'ils vénèrent. Aussi on parle encore d'émigrants allemands qui partiraient au printemps pour l'Amérique. D'autres, auxquels on faisait une demande en faveur d'un établissement de charité en Alsace, répondaient en donnant peu ou en refusant : « L'Alsace, oh ! elle est toujours française et la France la reprendra ! aussi est-ce une épingle dans la chair vive de l'Allemagne, et elle la déchirera ; et voilà ce que la guerre et l'empereur de Prusse nous vaudront. » Je ne puis te rapporter ces choses-là qu'en te disant bien entendu qu'elles me viennent de gens qui partagent cette opinion ; le parti protestant ne doit pas tenir même langage.

L'assemblée va s'ouvrir[6] que Dieu écoute les prières qu'on lui adresse et qu'il protège la France.

Je te remercie bien d'être allée chez ces dames Charrier et Boblet ; tu n'as pas besoin d'y retourner, je n'ai rien à leur demander de particulier, nous avons repris nos correspondances : elles font leurs envois avec une conscience et une affection vraiment dignes d'admiration. Mes fillettes vont très bien, et se sont remises au travail avec bonheur, Marie[7] y met tout son entrain. Je suis enchantée du conseil que tu m'as donné l'hiver dernier de leur faire suivre le Cours. Au reste tu as toujours de bonnes idées et tu dois être heureuse en voyant comme tu as bien réussi pour Criquet[8]. Comment va Louise[9], que fait-elle avec Etienne[10] ?

Et petit Jean[11] ? il y a bien longtemps que nous n'avons pas entendu parler de lui ? voit-il encore quelquefois François Rousseau ? Embrasse-le bien pour nous, dis-lui que ses amies jouent en ce moment avec les grandes poupées, on les fait voyager, on les envoie en pension && enfin tout un monde imaginaire qui vient remplacer les compagnes de jeu. Jeudi la famille <Gaest> est venue passer l'après-midi chez nous ; la maman me plait bien, c'est une femme aimable et intelligente, et simple, aussi nos deux heures ont bien passé pendant que sa jeune fille jouait avec Marie et Emilie. Elle est comme nous privée de société pour sa fille, aussi nous nous sommes promis de faire des efforts pour que notre jeunesse se rencontre quelquefois (seulement trois heures de voiture c'est ennuyeux !)

Le terme de la livraison de tes petites robes approche, je te vois te dépêchant, travaillant à force. Est-ce qu'Estelle[12] continue à avoir le cœur occupé de son jeune homme ? par qui la proposition lui est-elle venue ? Pauvre fille je lui souhaite bonheur.

Je trouve que tu as bien fait d'accepter de t'occuper de l'œuvre des écoles, tu peux rendre des services, et comme tu vas souvent rue de l'Epée de Bois[13] tu peux être bien plus renseignée. Ce sont certainement les occupations de cet ordre qui donnent le plus de satisfaction. Vendredi (après le Cours) j'ai emmené mes deux petites filles faire notre tour dans les deux orphelinats et à l'hôpital. On rentre le cœur plus content et puis on sent aussi qu'on fait tant de plaisir aux dignes religieuses qui s'occupent de ces établissements. As-tu su qui était la supérieure de la rue Oudinot de Paris ? J'espère que maman[14] n'a plus à retourner à Montmorency ; la saison n'est plus favorable aux courses à la campagne. Charge-toi de toutes mes tendresses pour cette bonne petite mère, cette lettre est pour elle aussi.

C'est ennuyeux de penser à sa toilette, mais puisqu'Alphonse[15] désire que tu puisses l'accompagner si tu as quelques invitations tu feras bien de te faire arranger ce qu'il te faut pour ne plus avoir à t'en occuper.

Les enfants étrennent aujourd'hui leurs robes à carreaux verts et noirs, elles vont très bien ; c'est une bonne robe de <  > à polonaise bien relevée et garnie avec de larges lacets de laine. Ma vieille robe brodée est aussi très bien arrangée. Me voici du solide et du chaud pour l'hiver.

La question des chapeaux m'ennuie à cause de toi, ma Chérie, car cela te donne toujours du mal. Charles[16] me grondait d'accepter de te les renvoyer. Nous les avons encore essayés aujourd'hui. A Marie ça pourrait aller. Mais pour Emilie la tête est trop large et le chapeau enfonce trop puisqu'il n'y a rien pour l'arrêter, ses nattes étant pendantes. Fais faire les velours dans la forme que tu me proposes, celle de cet été ; seulement je crois qu'il faut laisser mettre assez de garniture devant pour que les formes soient <  >, car l'œil y est fait et c'est la garniture qui a rendu ceux de cet été jolis. Pour le moment elles mettent les petits feutres ronds noirs d'il y a trois ans, sur lesquels j'ai posé les <> de ruban que nous avions fait ensemble pour les grands chapeaux que nous avions rattrapés au citron. Et avec une voilette c'est suffisant. Ainsi ne te tourmente pas.

Charles depuis le départ des Duméril cartonne, c'est sa récréation, il va bien et me charge de ses amitiés pour vous tous. Les mousses et lichens secs sont étalés sur la table pour qu'on les range mais les petites joueuses s'amusent et je me garderais de les déranger. Nous avons lu hier soir dans le magasin pittoresque (mois de Septembre) l'histoire d'une Souris que je te recommande.

Nous sommes bien heureux de savoir Alphonse remis ; je ne lui dirai pas de ne pas trop se fatiguer, car je le vois d'ici sourire.

Adèle[17] a écrit à Marie pour lui demander d'être marraine d'un quatrième enfant[18] qui doit venir au mois de Janvier. Marie a répondu qu'elle acceptait avec grand plaisir ! et c'est bien la vérité.

J'ai reçu une aimable lettre de Mme Roger[19] en réponse à celle que je lui avais écrite <     > la mort de son mari.

<    > tout cela m'intéresse.

Adieu, ma Chérie, en voilà un bavardage qui peut compter, je t'embrasse de tout cœur, fais-en autant à maman et à ton mari de notre part à tous et garde pour toi mille tendresses.

E.M.

Marie dit toujours qu'elle veut t'écrire, mais l'intention ne suffit pas. Elle est ravie de ton bon goût et elle travaille au salon après avoir fait une barricade entre elle et moi.

Cécile[20] souffre encore de sa jambe, la pauvre fille <s’en désole> naturellement mais ça ne l'empêche pas de bien travailler.

Lundi 1h Merci pour ta bonne lettre écrite hier. J'approuve tout et suis enchantée d'avoir à payer 5 F par mois pour la petite Berthe[21] soit rue Oudinot. Ça me sera un prétexte pour retourner avec toi voir la supérieure. Tu dois être contente d'avoir terminé tes petites robes.

Embrasse bien Hortense[22] pour nous. Mille amitiés à tous pour nous E.M.

Amitiés à papa[23], Alfred[24]. Ne m'oublie pas auprès de M. Edwards[25], Cécile[26].


Notes

  1. Marie et Emilie Mertzdorff (la « petite jeunesse »).
  2. Félicité Duméril, épouse de Louis Daniel Constant Duméril ; ils résident à Morschwiller.
  3. Léon Duméril, fils des précédents.
  4. Senones, où réside Frédéric Seillière.
  5. Guillaume Ier (1797-1888) roi de Prusse, empereur d’Allemagne.
  6. Ouverture de la session à l’Assemblée le 13 novembre.
  7. Marie Mertzdorff.
  8. Probablement Alphonse Pavet de Courteille.
  9. Louise Milne-Edwards, veuve de Daniel Pavet de Courteille.
  10. Etienne Pavet de Courteille.
  11. Jean Dumas.
  12. Estelle, domestique chez les Milne-Edwards.
  13. Ecole de charité fondée par la sœur Rosalie (Jeanne Marie Rendu).
  14. Jeanne Target, épouse de Jules Desnoyers.
  15. Alphonse Milne-Edwards.
  16. Charles Mertzdorff.
  17. Adèle Duméril, épouse de Félix Soleil (voir sa lettre du 1er novembre).
  18. Louise Soleil, née le 22 décembre 1872.
  19. Pauline Roger, veuve de Louis Roger.
  20. Cécile, bonne des petites Mertzdorff.
  21. Berthe non identifiée.
  22. Hortense Duval.
  23. Jules Desnoyers.
  24. Alfred Desnoyers.
  25. Henri Milne-Edwards.
  26. Cécile Milne-Edwards, épouse d’Ernest Charles Jean Baptiste Dumas.

Notice bibliographique

D’après l’original

Pour citer cette page

« Dimanche 10 et lundi 11 novembre 1872. Lettre d’Eugénie Desnoyers, épouse de Charles Mertzdorff (Vieux-Thann) à sa sœur Aglaé Desnoyers, épouse d’Alphonse Milne-Edwards (Paris) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Dimanche_10_et_lundi_11_novembre_1872&oldid=54510 (accédée le 8 août 2022).

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