Mardi 3 mai 1859 (A)

De Une correspondance familiale


Lettre de Louis Daniel Constant Duméril (Paris) à sa fille Caroline, épouse de Charles Mertzdorff (Vieux-Thann)


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Paris 3 Mai 1859

Ma chère enfant

Je viens de voir ton frère[1] à son bazar, je lui ai trouvé bien meilleure mine qu'il n'avait Dimanche, & il me dit qu'il se sent tout à fait bien : il avait l'air animé & fort en train ; son pied aussi va beaucoup mieux, il est désenflé & il n'en souffre pas ; il le fait pourtant encore panser à l'infirmerie : voilà ce que je tenais à faire savoir de suite à la mère[2] & à la fille sans parler de notre bon Charles[3] qui aura, j'en suis sûr bien partagé nos préoccupations. Je t'avoue que pour ma part j'ai été bien inquiet à notre retour de Chantilly & j'ai été bien heureux que ta bonne cousine Eléonore[4] ait fait descendre le lit de Léon dans ma chambre, car j'aurais passé une bien mauvaise nuit si j'avais senti ce pauvre garçon à un autre étage & si je n'avais pas pu aller le voir sans le réveiller. Grâces à Dieu nous pouvons être hors d'inquiétude maintenant & avoir tout espoir qu'il finisse heureusement son année de préparatoire. Il a commencé à suivre hier le cours de mathématiques élémentaires & le mardi & le vendredi les élèves qui comme lui, se préparent à Centrale auront une classe de spéciales appliquées à ce qui est demandé à cette école, pendant que les élèves qui se préparent à St Cyr & autres, ont la classe de cosmographie ; il pourra aussi continuer le cours de descriptive de M. Catalan[5] qui l'intéresse beaucoup, ce que M. Barbet approuve. Ce dernier y met vraiment beaucoup de bonne volonté pour que ses élèves aient chances de réussite puisque pour 4 élèves il fait donner un cours particulier de 25 leçons environ. Enfin Léon est très content & paraît s'être remis de tout cœur au travail.

C'est à toi en particulier que je viens m'adresser aujourd'hui, ma chère enfant, parce que je veux suppléer à mon absence, en ce jour de baptême en venant te féliciter, au moins avec la plume, sur cette journée qui t'aura parue bien douce. Je ne t'énumérerai pas mes vœux pour cette petite Marie, tu les connais, ce sont ceux que tu fais toi-même : elle est née dans de bien heureuses conditions & se trouvera élevée au milieu de biens bons exemples si Dieu veut bien lui conserver ses parents ; non seulement tu lui donneras tout naturellement ces exemples si utiles mais tu sauras, j'en suis sûr, l'élever d'une manière bien favorable au développement de son cœur & de son intelligence ; elle t'aimera & fera ce qui est bon pour t'être agréable & pour plaire à Dieu que tu sauras lui faire aimer & dont tu lui feras comprendre les bontés. Ses deux bonnes-mamans[6] seront pour elle également des modèles de bonté & d'activité, dans son père, aussi, elle trouvera tout réuni & au bien-être matériel qui lui semble promis se joindront toutes les satisfactions morales. Tu lui apprendras à comprendre son bonheur & à être compatissante pour ceux qui n'en sont pas favorisés de même ; il faudra qu'elle apprenne à venir au secours des souffrances physiques & morales qui accablent tant de gens & à être indulgente pour ceux qui se sont trouvés mal entamés dans leur jeunesse & chez lesquels personne n'a développé les bons sentiments & dont les mauvais penchants ont trouvé tant d'encouragement dans le monde. Ce cher petit être ne se doute pas de toutes les réflexions qu'il fait faire, ni ne pourra s'en douter de longtemps & c'est à son insu qu'il faudra développer en lui les bons germes.

Je t'avoue que j'ai encore de la peine à me figurer que je suis grand-père & il faudra que je m'entende appeler ainsi quelque temps par ma petite-fille pour être bien persuadé du fait : comme je voudrais voir cette petite figure, qui ne doit rien dire encore pour les étrangers, mais qui pour des parents & grands-parents doit avoir déjà tant de charmes.

Je vois avec regret que tu as perdu ta garde, car j'espère bien que tu ne la reprendras pas après qu'elle a été dans cette maison Berger[7] où règne la scarlatine ; c'est bien aussi l'avis au Jardin & chez Mme Desnoyers[8] il faut tout faire pour s'en passer, & pour ma part j'aimerais mieux encore que le retour de ta mère fut reculé, que de voir cette femme rentrer chez vous, quoique j'aie bien envie de ne plus être trop longtemps veuf. Comment comptes-tu t'arranger pour les domestiques ? prendras-tu une bonne spéciale pour l'enfant, ou est-ce la femme de chambre qui doit s'en occuper ? cela me paraîtrait difficile & t'exposerait à bien de la fatigue : voilà 18 jours que tu es accouchée ; au bout de combien de temps te laissera-t-on marcher ? est-ce au bout de 3 semaines, dans la maison, & d'un mois, dehors ? Si la prudence est bonne, l'air est bien utile aussi à une nourrice & un peu de promenade dans le jardin, par le beau temps, vaudra de bons déjeuners à Marie.

Les nouvelles que j'ai données hier à ta mère de Mme Varaquié venaient par les dames Desnoyers[9] qui les tenaient d'une dame de leur connaissance dont le nom ne me revient pas dans ce moment & qui est très liée avec Mme Orville. Quant au petit de Milhau[10] on est un peu remonté : on avait d'abord consulté M. J. Guérin qui voulait suivre un système de cautères & autres moyens violents, qui effrayaient les parents & n'étaient pas du tout d'accord avec l'avis de M. Hardy[11] qui a provoqué une autre consultation avec M. Bouvier, qui a dit qu'il avait tout espoir de guérir l'enfant, on va suivre son traitement.

Tes petites amies[12] n'ont pas encore réussi à rassortir ta robe de barège[13] grenadine ; elles t'écriront à ce sujet, je ne doute pas que vous ne vous entendiez & je m'esquive.

Mme Brémontier[14] est venue faire visite hier soir au Jardin, pour voir sa fille & pendant ½ heure qu'elle a passée là, elle n'a pas cessé un instant de parler avec une volubilité désespérante, mettant un feu extraordinaire à des choses sans intérêt, racontant sa vie agitée & ses rendez-vous plus ou moins manqués, enfin elle m'avait réduit à un tel état de torpeur que j'ai été obligé de me sauver pour ne pas m'endormir tout à fait ce qui n'était pas loin d'arriver – heureusement que mon père[15] dînait chez M. <Buquet> : que son mari a dû être malheureux de vivre dans un tel brouhaha & je ne m'étonne pas s'il allait chercher des distractions ailleurs. Ta tante Adine est fort ennuyée parce que M. Bretonneau[16] va, vient de Paris à Tours, promet d'apporter la pommade en question, l'oublie, écrit pour la demander, la cherche dans son cabinet, ne sachant pas s'il l'a reçue, ne la retrouve pas, repart, ne revient pas, n'envoie rien ; enfin le nez de ta tante abandonné à la nature s'envenime plutôt & elle n'est pas plus avancée que le jour de son arrivée, de plus elle perd un peu confiance dans l'avis de M. Bretonneau en le voyant avec des idées si affaiblies. Elle a l'ennui d'apprendre hier, qu'en son absence, sa femme de chambre décampe, pour une meilleure place qu'on lui offre à Caen.

Tâche bien, ma bonne amie, d'écrire à ta bonne-maman[17] & charge-la d'être ton interprète auprès de tous les habitants du Jardin. Adieu ma chère enfant, je ne te dis rien pour ta mère, puisqu'elle aura connaissance de ma lettre, continue comme tu as commencé, jeune mère, & tâche qu'en Septembre je te trouve grasse nourrice. Ton père affectionné

C Duméril


Notes

  1. Léon Duméril.
  2. Félicité Duméril séjourne auprès de sa fille Caroline, à la suite de la naissance de Marie Mertzdorff.
  3. Charles Mertzdorff, époux de Caroline.
  4. Eléonore Vasseur, épouse d’André Fröhlich.
  5. Eugène Catalan (1814-1894), mathématicien, professeur à l’Université de Liège, est l’auteur, entre autres ouvrages, d’un Traité élémentaire de géométrie descriptive (1861-1862).
  6. Marie Anne Heuchel, veuve de Pierre Mertzdorff, mère de Charles, et Félicité Duméril, épouse de Louis Daniel Constant, mère de Caroline.
  7. La famille Berger possède à Vieux-Thann une usine de construction de machines. Ils ont alors trois enfants en bas âge.
  8. Jeanne Target, épouse de Jules Desnoyers.
  9. Jeanne Target et ses filles Eugénie et Aglaé Desnoyers.
  10. Bérenger de Milhau, né en 1857 d’Antoinette de Tarlé et de Gilbert de Milhau.
  11. Probablement Alfred Hardy.
  12. Eugénie et Aglaé Desnoyers.
  13. Le barège est une étoffe très légère de laine ou d'un mélange de laine, de soie, de coton ou d'une autre fibre.
  14. Alexandrine Colombe Tarbé de Vauxclairs, veuve de Georges Bertin Brémontier. Leur fille Alexandrine (dite Adine) a épousé Charles Auguste Duméril.
  15. André Marie Constant Duméril.
  16. Pierre Bretonneau.
  17. Alexandrine Cumont, veuve d’Auguste Duméril l’aîné.

Notice bibliographique

D’après l’original

Pour citer cette page

« Mardi 3 mai 1859 (A). Lettre de Louis Daniel Constant Duméril (Paris) à sa fille Caroline, épouse de Charles Mertzdorff (Vieux-Thann) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Mardi_3_mai_1859_(A)&oldid=53896 (accédée le 18 août 2022).

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