Lundi 23 janvier 1843

De Une correspondance familiale

Lettre d’Auguste Duméril (Paris) à son oncle Auguste l’aîné (Arras)

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Adressée à Arras

d’A. Auguste Duméril

23 Janvier 1843

Mon cher et bon oncle.

Craignant toujours d’exciter un peu de contrariété chez ma tante[1], en vous écrivant, je ne me donne pas la satisfaction de m’adresser à vous aussi fréquemment que je le ferais, sans ce motif. Lorsque j’eus le plaisir de recevoir la lettre si affectueuse que vous avez bien voulu m’écrire, à la date du 4 Janvier, je me promis d’attendre, pour vous en remercier, que vous fussiez à Arras[2]. Votre départ ayant été retardé, par l’indisposition d’Adine, je regrettais de ne pouvoir plus tôt vous dire combien cette lettre m’avait vivement préoccupé, en raison du désir que vous y manifestez de voir notre projet se réaliser aussitôt que possible. Vous comprenez, mon cher oncle, combien ce désir est vif aussi chez moi, qui gémis tant des agitations que cause si fréquemment à ma tante cette perspective d’union, et de la position fâcheuse dans laquelle cela place ma chère cousine[3] : mais j’en gémis surtout à cause de vous, à qui doit être fort pénible cette opposition, dont je souhaite, par l’espoir que j’ai de rendre ma cousine heureuse, pouvoir effacer plus tard tout souvenir.

Je me demande cependant si ce désir peut se concilier avec la décision qui avait été prise, à l’époque où j’eus le bonheur d’obtenir votre assentiment, celui de ma tante, et celui d’Eugénie, décision qui portait sur la nécessité d’attendre, pour l’accomplissement du mariage, que ma position fût plus assise qu’elle ne l’était alors. Ce changement de position n’est pas encore survenu, et c’est bien là ce qui m’attriste, pour le présent, du moins, car je crois, sans donner pour cela, preuve de trop d’amour-propre, qu’il surviendra, et qu’il m’est permis d’espérer ; que je parviendrai à faire mon chemin, car j’en ai le ferme désir. Il faut toutefois que les circonstances se prêtent à ces changements. Auguste[4] vous montrera, je pense, une lettre, dans laquelle je lui raconte comment, relativement à une chaire d’histoire naturelle, dans un collège, nous chercherons à faire naître ces circonstances, dès que j’aurai lu mon travail, devant l’Institut, en nous efforçant de faire obtenir au titulaire la position honoraire qu’il désire. Quant à la rédaction des Comptes-rendus des séances de l’Académie dans le Courrier français : il n’y a rien de nouveau, mais peut-être cette affaire se renouera-t-elle ; enfin, M. Gabriel Delessert, à qui j’ai, depuis longtemps, fait une demande, me nommera médecin adjoint d’une prison, dès qu’il le pourra, et me mettra ainsi en position de devenir titulaire. Plus tard, viendra le concours de l’agrégation à l’école de médecine. Je ne vous parle, de nouveau, de tout cela, que pour vous montrer que si, jusqu’à présent, je ne suis qu’aide de physiologie, du moins, ai-je lieu d’espérer d’arriver au-delà. Tout cela, je le sais bien, n’est rien de bien positif, et ma position pécuniaire n’en n’est pas améliorée, mais j’ai la conviction, d’après des calculs, que nous pourrions, pendant une ou deux années même, vivre très bien, avec notre revenu, que j’établis ainsi :

Dot d’Eugénie 2 000

la mienne 1 800

ma place 1 500

________________

5 300

car en payant

2 400 de pension

   400  pour la domestique

   400  de blanchissage

   200   de bois à brûler et  

1 500   pour l’entretien.

_______

en tout 4 900, ce qui porte les dépenses à leur maximum : il resterait encore 400 F, pour les dépenses imprévues.

Je pourrais vous parler aussi du désir qu’ont mon père, ma mère[5], Constant et Félicité[6], de voir se réaliser ce projet. Quant à mon opinion personnelle, je la mets tout à fait de côté, car, dans une semblable circonstance, c’est vous, mon oncle, qui devez soumettre à la vôtre, celle des autres.

Vous vous êtes toujours montré si bon pour moi, que je me suis hasardé à vous soumettre ces quelques réflexions : je vous ai parlé avec la franchise d’un fils, qui expose ses idées à un père juste et prudent, et qui trouvera toujours parfaitement équitable la décision qu’il prendra. Je serais heureux que ma chère cousine y trouve une nouvelle preuve de la vive affection que je lui ai vouée.

Auguste et Adine sont bien heureux de vous posséder sous leur toit. J’espère pour eux que vous consentirez à leur rester le même temps qu’Eugénie.

Vous savez, sans doute, la fâcheuse position dans laquelle se trouve Olympe[7], qui ne peut, à ce qu’il paraît, sortir de cet abîme, que par une séparation judiciaire. Mon père qui a déployé, dans toute cette affaire, une sollicitude paternelle, désire vivement que Constant de St Omer[8] vienne à Paris, mais il paraît peu disposé à faire cette démarche utile, en raison de la contrariété qu’il éprouve de voir le débat porté devant les tribunaux : cependant la conduite du mari est tellement criminelle, et la dilapidation de la fortune des enfants Berchère si manifeste, que c’est là le seul moyen d’empêcher leur ruine complète, et de prévenir peut-être quelque malheur. Le défaut de jugement d’Olympe lui aura été bien funeste. Mon père et ma mère, qui ont été très sensibles aux choses affectueuses que contenait pour eux votre dernière lettre, me chargent de vous transmettre leurs cordiales amitiés. Ils désirent beaucoup n’être pas oubliés auprès de vos hôtes et d’Eugénie.

Veuillez bien, mon cher oncle, présenter à ma cousine Eugénie l’expression bien sentie de mon vif et inaltérable attachement, être, auprès d’Auguste et de ma cousine Adine, l’interprète de mes sentiments très affectueux, et recevoir vous-même la nouvelle et bien sincère assurance de ma respectueuse et toute filiale affection.

Votre tout dévoué neveu.

Je ne vous parle pas des habitants de la rue St Victor[9], chez qui nous avons eu le plaisir de dîner hier, avec la famille Louis Say, parce que je pense que Félicité se donnera le plaisir de vous écrire, pendant votre séjour à Arras.


Notes

  1. Alexandrine Cumont, épouse d’Auguste Duméril l’aîné.
  2. Le fils d’Auguste Duméril l’aîné, Charles Auguste (dit Auguste), habite Arras avec son épouse Alexandrine Brémontier, dite Adine ; son père et sa sœur Eugénie séjournent chez eux.
  3. Eugénie Duméril.
  4. Charles Auguste Duméril.
  5. Alphonsine Delaroche épouse d’André Marie Constant Duméril.
  6. Félicité Duméril et Louis Daniel Constant, frère d’Auguste.
  7. Olympe, fille de Florimond Duméril l’aîné, veuve de François Berchère (1782-1836), remariée à Jacques Christophe Ditandy. Les enfants survivants du premier mariage sont : Félicie (1829-1906), Gustave (1835-1878) et Maria (1836-1908).
  8. Constant Duméril (1809-1877), l’un des frères d’Olympe.
  9. Louis Daniel Constant Duméril et sa famille habitent rue Saint-Victor.

Notice bibliographique

D’après le livre de copies : lettres de Monsieur Auguste Duméril, 1er volume, p. 320-325

Pour citer cette page

« Lundi 23 janvier 1843. Lettre d’Auguste Duméril (Paris) à son oncle Auguste l’aîné (Arras) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Lundi_23_janvier_1843&oldid=40411 (accédée le 14 août 2022).

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