Jeudi 21 mars 1872

De Une correspondance familiale

Lettre d’Eugénie Desnoyers, épouse de Charles Mertzdorff (Vieux-Thann) à sa sœur Aglaé Desnoyers, épouse d’Alphonse Milne-Edwards (Paris)

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Vieux-Thann

21 Mars 72 5h

Ma chère petite Gla,

Tu as bien raison nous ne nous écrivons pas assez ; avec notre prétexte que nous n'avons rien d'intéressant à dire, ou que nos lettres sont lues par tout le monde nous restons silencieuses et cependant tout nous intéresse. Aussi ta bonne lettre écrite Samedi soir m'a fait bien plaisir, j'ai eu quelques détails sur tes occupations et cela m'amuse toujours beaucoup, amuse est une mauvaise expression qui ne rend pas bien ma pensée mais nous n'y regardons pas de si près et nous comprenons ce que ça veut dire.

10h Je veux chasser le sommeil qui est toujours mon ennemi personnel entre 9h et 10h pour reprendre ma causerie ; je t'ai quittée pour aller cueillir une bonne quantité de camélias, réséda, violettes & que j'ai emballés avec bonheur à ton adresse. On était venu me prévenir qu'il y avait une occasion de faire porter ces objets précieux à Belfort et vite j'en ai profité ainsi que pour envoyer à Montmorency le panier de cannas, caladium & Dans la petite boîte que tu recevras tu trouveras dans le fond -1° des graines pour maman[1] reine-marguerites très belles et haricots (cent pour un) que je lui recommande comme excellents en vert assez gros pour qu'on trouve le grain. -2° deux mouchoirs à toi que j'avais emportés à mon retour de Paris ; -3° des bouts de doigts destinés à protéger ton pouce s'il en a encore besoin, dans mon empressement à t'envoyer le plus possible de ces objets que je t'avais entendu souhaiter j'ai coupé... le pouce du gant que je venais d'ôter ; tu vois que la générosité est là seulement celle-là était involontaire, aussi je ne m'en fais pas un mérite auprès de toi, j'ai bien ri (les gants étaient vieux !) -4° Enfin les fleurs que tu partageras avec notre bonne mère à son retour de Montmorency, tu sais c'est à vous tous que je les envoie, et en particulier au cher portrait de notre Julien[2]. Hélas, hélas, comme le cœur se serre en pensant combien il y a déjà longtemps qu'il nous a été enlevé, le cher enfant, il faisait tellement notre joie et notre orgueil à tous. Il faut se résigner et attendre l'heure de la réunion ; plus on avance, plus toutes les choses de la vie paraissent la plupart du temps peu de chose et plus on comprend qu'il faut regarder au-delà. Ce n'est pas que je ne jouisse de tout ce que j'ai de bon, loin de là, je suis si privilégiée, et si heureuse de la tendre affection dont je suis entourée que pour moi la vie est telle que je puis la souhaiter avec mes goûts. Je voudrais seulement voir Charles[3] un peu débarrassé de toute la masse d'affaires qu'il a sur les bras et c'est ce qu'il désire, aussi ses pensées continuent à travailler dans ce sens pour arriver à avoir de la liberté et à pouvoir se reposer avec nous trois[4] et ne pas attendre pour cela d'être tout à fait hors de service, comme il dit ; heureusement qu'il n'en est pas là, jamais il n'a été plus actif, et mieux portant que cet hiver. Depuis quelques jours il est revenu de nouvelles combinaisons, je ne crois pas que l'affaire Seillière se fasse[5] ; l'autre Mercredi à la bourse on est venu proposer à Charles de mettre son affaire en actions, ça à l'air de d'une propositions sérieuses et qui peut prendre tournure, ce serait une bonne chose pour tout le monde. Je te tiendrai au courant des choses ; tu peux en parler à maman, mais gardez cela entre vous ; comme je te l'ai déjà dit M. et Mme Zaepffel[6] ne savent rien de ces combinaisons en l'air pas plus des Seillière que de celle dont je te parle aujourd'hui, tant que rien n'est positif c'est inutile, les bavards sont un peuple nombreux.

Aujourd'hui la lessive des rideaux, ça s'est assez bien passé malgré le froid et la neige qui sont revenus depuis hier. Nanette[7] va toujours mais a des douleurs et n'aime pas à l'avouer ; Cécile[8] a aussi un rhumatisme dans la jambe ce qui ne l'a pas empêchée d'étendre les rideaux toute la journée. Thérèse[9] lave et trotte, elle pourrait avoir quelques misères que j'ignorasse, enfin en somme la maison marche bien, mais tu sais il faut tout de même se faire sa petite philosophie car on sait bien que par moment tout le monde n'est pas content, et le plus souvent on ne peut pas deviner la cause.

Le nouveau jardinier est arrivé, ces deux jours je l'ai installé dans sa maison, au jardin, cela m'a occupée, il me paraît bien ; l'ancien[10] est parti sans venir me dire adieu, la femme était trop furieuse, aussi je pense qu'elle va dire bien du mal de nous à Montmorency. Tu peux prévenir maman.

M. Duméril[11] est venu aujourd'hui, on te remercie bien de t'occuper ainsi de Mlle Fidéline[12], j'admire comme tu sais profiter de tes connaissances pour être utile à tant de personnes différentes, aussi ne dis plus que tu te remues comme un diable dans un bénitier, ou au moins viens t'installer dans le joli bénitier que maman m'a donné, tu y seras très bien, et tout près de moi, à la tête de mon lit. Il est charmant.

Je regrette que tu n'aies pas été chez toi quand ma belle-sœur[13] est venue pour te voir. Comme je la sais, ainsi que son mari, très sensible aux politesses, ne pourrais-tu pas les inviter à dîner sans insister ; ça ne fait rien, chez toi c'est toujours parfaitement et ça fait toujours plaisir, fais-lui voir ton petit appartement au second ça amuse, j'ai tant parlé de ta maison. Je crois t'avoir dit qu'elle ne veut plus de Paris et que c'est à Nancy qu'ils désirent se fixer. Ca m'a fait de la peine d'apprendre que Mme DelaPalme était dans le midi pour sa santé. Que de jeunes femmes malades de tous les côtés ; c'est la même chose dans ces pays-ci, surtout de la poitrine.

Mes deux chéries[14] vont bien, les lettres du cours[15] ont manqué ce soir, c'est une déception ; on a encore à travailler pour demain, il y a beaucoup à faire (mais pour moi moins de besogne qu'avant, pour elles plus.) Il faut que je te mette sur un petit papier à part les commissions que je désire que tu me fasses encore. Ce seront des images 18 <centimes> (chez Bouasse-Lebel[16]) représentant une première communiante, puis deux se dépliant que Marie souhaite. Puis quelque chose autre encore pour Cécile en plus du recueil de prières de Mme de Flavigny[17] ; Puis des chapeaux d'été pour Marie et Emilie ; puis Marie voudrait que tu la renseignasses sur ce que coûteraient des grands bouquets blancs pour l'autel de la Sainte Vierge (je ne crois pas que ce soit cher, rue Saint Denis, les roses n'ont pas besoin d'être fines, et il faut que les vases et les bouquets soient tout à fait plats (il n'y a pas de largeur), ou des roses à la douzaine. Si j'avais quelque talent dans l'art du fleuriste ce serait suffisant, mais le temps et le savoir me manquent. (Ceci est une commission de Marie ; réponds-lui à elle, ça lui fera beaucoup de plaisir) elles travaillent tant que je ne les tourmente pas pour écrire des lettres.

Bonsoir, ma chère petite Gla, embrasse bien tous le nôtres et garde pour toi les meilleures caresses de tu sais qui

Eugénie M.

Charles et les fillettes t'embrassent, tu sais de quelles amitiés nous te chargeons pour Alphonse[18] et petit Jean[19].


Notes

  1. Jeanne Target, épouse de Jules Desnoyers.
  2. Julien Desnoyers (†).
  3. Charles Mertzdorff.
  4. Eugénie et les petites Marie et Emilie Mertzdorff.
  5. Charles Mertzdorff projetait d’entrer dans l’entreprise de Frédéric Seillière.
  6. Edgar Zaepffel et son épouse Emilie Mertzdorff.
  7. Annette, cuisinière chez les Mertzdorff.
  8. Cécile, bonne des petites Mertzdorff.
  9. Thérèse Neeff, domestique chez les Mertzdorff.
  10. Probablement Gustave.
  11. Louis Daniel Constant Duméril.
  12. Fidéline Vasseur.
  13. Emilie Mertzdorff épouse d’Edgar Zaepffel.
  14. Marie et Emilie Mertzdorff.
  15. Le cours par correspondance des dames Boblet.
  16. Henri Bouasse-Lebel (1828-1912), éditeur, imprimeur et auteur, au 29 rue St Sulpice.
  17. Louise-Mathilde de Flavigny (1811-1883), Recueil de prières et de méditations tirées des oeuvres des SS. Pères, des écrivains et orateurs sacrés (1864).
  18. Alphonse Milne-Edwards.
  19. Jean Dumas.

Notice bibliographique

D’après l’original

Pour citer cette page

« Jeudi 21 mars 1872. Lettre d’Eugénie Desnoyers, épouse de Charles Mertzdorff (Vieux-Thann) à sa sœur Aglaé Desnoyers, épouse d’Alphonse Milne-Edwards (Paris) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Jeudi_21_mars_1872&oldid=39961 (accédée le 8 août 2022).

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