Jeudi 17 septembre 1846 (A)

De Une correspondance familiale


Lettre d’Eugénie Duméril (Paris) à son mari Auguste Duméril (Mayence)


d’Eugénie Duméril.

Jeudi 11 heures du matin.

Paris 17 Septembre 1846.

Je suis fort contrariée, mon cher ami, d’avoir oublié, avant-hier, de prier Constant[1] de prendre des renseignements à la poste, car cela me force aujourd’hui à remettre à une heure ma lettre à papa[2], qui la remettra à Constant, et ce dernier changera le nom de la ville, selon le temps que la lettre doit mettre à parvenir. Tu as appris par moi que nous devions dîner avant-hier avec Eléonore[3], et j’avais un peu la tête à l’envers, ce jour-là, c’est ce qui peut excuser mon oubli. Eléonore paraît être on ne saurait plus heureuse, et son mari paraît si bon ! Il m’a serré la main, en partant, et m’a engagée, de la manière la plus gracieuse, à l’aller rejoindre à Creil : c’est une chose à laquelle nous pourrons peut-être songer. Je n’ai pas encore reçu ta lettre, datée de Bruxelles, et je m’en serais agitée, si je n’avais eu l’exemple du retard des deux, qui sont arrivées mardi, à 2 heures ½, ce qui m’a donné la satisfaction de recevoir de tes nouvelles. Je puis t’assurer, mon bien aimé, que je supporte ton absence aussi bien que possible, et que la pensée que tu passes le temps d’une manière agréable, me rend fort contente. Je n’ai que la préoccupation de rejeter les idées de danger, que peuvent occasionner les chemins de fer et les bateaux à vapeur, et je parviens à me rendre maîtresse de moi, ce qui me donne de la confiance en mon pouvoir. Je dors bien, et je suis satisfaite. Je compte recevoir ta lettre aujourd’hui, et suis bien impatiente de savoir ce qui s’est dit, par rapport à Fanny[4]. Sophie, à qui je n’ai presque pas adressé la parole, depuis mon arrivée, et pendant la route, est pour moi aussi mal que possible, et semble chercher toutes les occasions de me faire une réponse malhonnête. Je t’affirme cependant que je ne m’en agite pas. J’ai d’ailleurs une infinité de choses à ranger, ce qui me force à ne pas trop songer. Hier, papa et maman[5] ont été dîner chez Mme Legendre, tandis que moi et M. Malard, avons été dîné chez Constant, avec notre Adèle[6]. Tu ne peux te représenter la joie de cette enfant, de se retrouver chez elle. Elle allait revoir toutes les pièces, au second, et à chaque joujou qu’elle retrouvait, c’était des éclats de rire, puis en voyant une chose, elle se rappelait une autre, qu’elle demandait. En retrouvant sa pelle, elle voulait avoir son râteau. En ce moment, elle joue, au jardin, pendant que maman déjeune. Hier, elle a eu deux selles moulées, où il se trouvait encore un peu de sang, mais elle a dormi d’un somme, est très gaie, et devient déjà moins volontaire. J’ai trouvé tout le monde ici en parfaite santé. Auguste et Adine[7] devaient passer la soirée avec nous et M. et Mme Fröhlich, mais ils se sont trompés de jour, et il paraît qu’hier, après mon départ, ils sont arrivés en grande toilette. Ce pauvre M. Bibron tousse excessivement, et cela commence à inquiéter papa. Je pense que je ferais bien d’aller le voir aujourd’hui, car j’ai eu mardi la visite de Mme Bibron, qui n’est pas venu le soir chez Félicité[8], pour ne pas quitter son mari. Du reste, M. Bibron va mieux, mais cette toux l’empêche de dormir. Mme C. Say[9] a donné à Maman un superbe coffre en bois, en velours grenat, avec des bandes en tapisserie qu’elle a faites, et ce coffre est entre le canapé et la cheminée du salon, à la place d’un fauteuil. M. Malard, j’espère, ne nous quittera que dans dix ou douze jours. Sa société m’est très agréable, et nos deux veuvages se trouvent bien d’une consolation mutuelle.

Félicité de St Omer[10] est accouchée d’une fille, et nous en avons reçu hier la nouvelle par Jules. Alfred[11] est très changé, et ses joues creuses attestent la fatigue qu’il a eue. En fait de nouvelles, j’ai à t’apprendre que Mme Belliol[12] est séparée de son mari. Cela ne m’a pas extrêmement étonnée. M. Bérard jeune[13] ne peut plus faire usage des jambes, et laisse tout, sous lui. M. Bérard aîné préside... j’ai oublié quoi, en dehors de l’Ecole de médecine, mais il ne va plus du tout à l’Ecole, et paraît toujours dans le même état. Aujourd’hui jeudi, j’aurai à veiller, en société. Avant-hier, au reste, le sommeil m’est bien venu, quoique mon heure fût passée, et, je te le répète, je suis satisfaite de me sentir capable de prendre de l’empire sur moi. Je crois même que ton voyage aura été pour moi une chose heureuse, en ce que j’aurai vu que je puis, avec une ferme volonté, dompter mon imagination. Je jouis extrêmement de la continuation de ce beau temps, et je fais bien des vœux pour qu’il reste tel, jusqu’à la fin de ton voyage. Je vais copier l’itinéraire de ton voyage, afin que, pour les lettres, nous sachions à quoi nous en tenir, et je vais l’envoyer à Constant. Maman compte t’écrire demain, et moi, dimanche.

Je ne te parle pas de mes châteaux en Espagne : à ton retour, cependant, mon bien-aimé, toutes mes pensées se portent à ce moment, tant désiré. Quinze jours sont bientôt écoulés, mais ils paraissent longs, dans l’attente. Nous passerons de si bons moments, en tête-à-tête, mon cher petit mari ! Si nous pouvions nous coucher de bonne heure, nous ferions, au lit de longues conversations. Je ne pourrai recevoir ta lettre de Bruxelles, qu’après une heure, ainsi je ne peux y répondre. Je suis avide de détails sur ce que tu as vu, et ce ne sera que dans deux ou trois jours, que j’en aurai. Si tu étais revenu avec moi, j’aurais toujours eu une arrière-pensée pénible, tandis qu’à ton retour, je serai dégagée de tous soucis, et je pourrai me livrer entièrement au bonheur de notre réunion. Que cette perspective te laisse donc jouir pleinement du présent, mon tendre ami. Je ne saurais trop te le répéter : tranquillise-toi sur mon compte, et reviens-moi avec une mine qui me réjouisse le cœur. Ta mère, qui sort d’ici, me charge de te faire ses amitiés, et de te dire qu’elle remet à demain le plaisir de t’écrire, ayant trop peu de temps aujourd’hui. Selon ce que tu me dis dans ta lettre, j’écrirai à ma tante Fidéline[14].

Sophie ne pense pas, je vois, qu’elle partira, puisqu’elle ne cherche pas à se placer, mais la conduite qu’elle a, envers moi, me détache d’elle, de plus en plus. M. Malard, qui l’a entendue, une fois, me répondre en était tout fâché. Avant-hier au soir, après que je lui avais dit de ne plus revenir, pour coucher Adèle, elle est rentrée, deux fois, pour le faire, ce qui redoublait les cris d’Adèle, et je fus obligée de parler à Sophie avec fermeté : dans le cas d’une récidive, j’allais m’enfermer dans ma chambre. Ne crois pas cependant, que tout cela m’agite : j’en prends parfaitement mon parti, ainsi que je te le disais tout à l’heure. Je suis contente de moi, et pour récompense j’attends de bons baisers de toi, à ton retour.

Adieu, cher bon ami. J’ai souvent présent au cœur ces bonnes larmes, que tu versas sur ta petite Eugénie, au moment de la séparation. J’espère bien que le voyage t’aura distrait.

Adieu, adieu. Je pense constamment à toi.

Eugénie Duméril.


Notes

  1. Louis Daniel Constant Duméril.
  2. André Marie Constant Duméril, beau-père d’Eugénie.
  3. Eléonore Vasseur, épouse d’André Fröhlich.
  4. Fanny Lemet et Sophie, domestiques.
  5. Alphonsine Delaroche, épouse d’André Marie Constant Duméril.
  6. Adèle Duméril, fille d’Eugénie et Auguste.
  7. Charles Auguste Duméril, frère d’Eugénie, et son épouse Alexandrine Brémontier, dite Adine.
  8. Félicité Duméril, sœur d’Eugénie, épouse de Louis Daniel Constant.
  9. .Probablement Emilie Wey, épouse de Constant Say, raffineur un moment associé à Louis Daniel Constant Duméril.
  10. Félicité, fille de Florimond Duméril (l’aîné), a épousé en septembre 1845 Jules Martin ; elle a accouché le 15 septembre de Johanna (dite Anna).
  11. Alfred Duméril.
  12. Possiblement Mme Belliol (Mme Béleuf selon le copiste), épouse du docteur Jean Alexis Belliol (1799-1870), spécialiste des maladies syphilitiques.
  13. Auguste Bérard (1802-1846), frère de Pierre Honoré Bérard, dit Bérard aîné (1797-1858).
  14. Fidéline Cumont, épouse de Théophile (Charles) Vasseur.

Notice bibliographique

D’après le livre de copies : Lettres de Monsieur Auguste Duméril, 2ème volume, « Lettres écrites par Eugénie et par moi, pendant mon voyage sur les bords du Rhin, en Septembre 1846 », p. 467-473

Pour citer cette page

« Jeudi 17 septembre 1846 (A). Lettre d’Eugénie Duméril (Paris) à son mari Auguste Duméril (Mayence) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Jeudi_17_septembre_1846_(A)&oldid=39884 (accédée le 14 août 2022).

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