Passy, Nantes, Ivry (raffineries de sucre)

De Une correspondance familiale

C’est par Louis Daniel Constant que la famille Duméril entre de plain pied dans l’histoire des raffineries de sucre. L’épisode qui se développe entre les années 1832 et 1844 illustre la convergence d’un ensemble de facteurs relevant à la fois du contexte économique et du jeu des relations familiales, amicales et professionnelles entretenues avec les familles Say (Jean Baptiste, Louis, Gustave, Achille, Constant, Louis Octave), et Duméril (Louis Daniel Constant), Delessert (Benjamin, Armand), Delaroche (Michel), Leroux-Duffié (Jean Baptiste), Tétard (Charles), Vassal.

Le sucre a été, entre 1742 et 1815, l’objet de guerres, le but est à peine dissimulé, et plus encore l’occasion directe de quelques-unes des plus grandes batailles navales de l’histoire. Il n’y a pas de produit qui ait eu, à un moment donné, autant d’importance, autant d’impact direct sur les grandes politiques nationales. Mais au court du XIXe siècle, le sucre en progression quantitative constante perd son importance stratégique pour n’être plus qu’un matériau à transporter parmi d’autres.

Rénovateur de l’industrie sucrière, Benjamin Delessert (1773-1847), banquier à Paris, fonde en 1801 une raffinerie à Passy, dans l’ancien couvent des Bonshommes qu’il a racheté au flamand Liévin Bauwens, où il introduit des procédés nouveaux. Dès la fin du XVIIIe siècle, la présence de la Seine et de la route qui mène à Versailles a attiré un certain nombre d'établissements industriels. L'installation de la pompe à feu par les frères Périer en 1781, qui symbolise l'avènement à Paris de l'industrie moderne par l'introduction de la machine à vapeur, marque le début d'une ère nouvelle qui associe la rationalisation de l'espace urbain, la mise en place d'un service public concédé et la naissance d'une conception nouvelle de l'eau comme produit industriel et commercial. A sa suite, les entrepreneurs établissent une fonderie qui contribue à diffuser la machine à vapeur en France. C’est ainsi que le couvent des Bonshommes et le château de la Muette accueillent successivement une tannerie, une manufacture, un moulin à farine, enfin une raffinerie, celle de Benjamin Delessert.

Ces établissements ont en commun d'être emblématiques des débuts de la grande industrie mécanisée, encore très empirique, et d'être des acteurs de l'innovation et des prémices du capitalisme industriel. Les figures des entrepreneurs expliquent largement cette similitude : issus souvent des milieux de la haute banque, ils sont aussi bien financiers, industriels, que gens du monde, s'intéressant aux découvertes scientifiques, aux progrès techniques appliqués à l'industrie, et faisant œuvre de philanthropie sociale. Si ces installations emportent l'adhésion des petits artisans et des commerçants, qui voient en elles une source de profit, elles provoquent en revanche la colère des propriétaires dont les biens sont dévalués et qui mènent une lutte acharnée au nom de la pureté de l'air qui fait, à leur yeux, la fortune de ces lieux de villégiature. Mais forts du soutien des plus hautes autorités, les industriels ont pu se maintenir en rachetant, comme le fit systématiquement Delessert pour ses raffineries, tous les terrains alentour.

Le sucre est alors tiré de la canne à sucre cultivée aux Antilles et au Brésil. En coupant toutes les importations en provenance des Antilles, le blocus continental (à partir de 1806) crée les conditions d’émergence d’une extraction industrielle du sucre de betterave. Soucieux de la mise sur le marché d’un produit de remplacement à un prix acceptable et de qualité équivalente,  Napoléon charge tout spécialement le chimiste Chaptal de cette recherche. Celui-ci intéresse à l’affaire Benjamin Delessert, installé à Passy. Au cours de l’automne 1811, avec l’aide de Barruel et Aimard et en se basant sur les recherches du chimiste allemand Franz Karl Achard (1753-1821), Benjamin Delessert met au point une technique d’extraction du sucre à partir de la betterave, méthode qu’il nomme Bonmatin. En janvier 1812, les deux premiers pains de sucre de betterave sortent des ateliers. Enthousiasmé par cette réalisation lors de sa visite du 2 janvier 1812, d’un geste théâtral, l’empereur épingle la croix de la légion d’honneur qu’il porte sur la poitrine sur celle de Benjamin Delessert. L’industriel crée alors des filiales en province et en particulier à Nantes une usine importante dont il confie la direction à son cousin germain Armand Delessert.

Autre acteur représentatif de cette génération, Louis Say incarne aussi la figure de l’industriel de cette époque. Né à Lyon en 1774, Louis Say exerce pendant quelques années le métier de courtier de commerce à Paris. En 1804-1805, son frère Jean Baptiste fonde une filature de coton à Auchy-lès-Hesdin avec Isaac Louis Grivel. Cette entreprise est exemplaire de l’engouement qui se manifeste alors pour le coton, textile nouveau. Autour de 1806, Louis Say, impressionné par cette réalisation, crée à son tour une fabrique de calicots à Abbeville, et grâce aux procédés nouveaux du blanchiment qu’il adopte, il se fait assez vite une place sur le marché. Mais en 1812 les difficultés d’approvisionnement en matières premières dues au blocus continental, le contraignent à cesser cette activité. Jean Baptiste Say pour les mêmes raisons sera obligé de faire de même une année plus tard. La reconversion dans l’industrie sucrière s’impose alors comme une évidence, grâce à l’essor du sucre de betterave et surtout grâce au tissu de relations qu’entretiennent ces familles.

Louis Say est envoyé à Nantes pour seconder son ami et allié Armand Delessert, cousin de Benjamin. L'industrie du sucre y est implantée de longue date – depuis que les navires marchands de Nantes se sont aventurés sur toutes les mers du monde – et le sucre joue un rôle important dans l'économie de la ville – la première raffinerie de sucre de canne y a été créée en 1653. Au milieu du XVIIIe siècle, l'existence du port à Nantes permet le développement de 22 raffineries ; le sucre représente alors 60% des importations coloniales du port, et un siècle plus tard, ce rôle reste toujours important puisque 50% de la valeur du commerce maritime nantais dépend directement du sucre. Parmi ces raffinerie on trouve celles de Leroux-Duffié, Santerre, Tétard et Vassal.

En s’installant à Nantes, Louis Say arrive en fait en pays de connaissance. Dans ce port a déjà prospéré la compagnie maritime Delaroche et Cie à laquelle est associé Armand Delessert. La réussite sourit au nouveau venu qui se voit vite confier la gérance de la raffinerie. En 1814 les Delessert cherchent d’autres emplois pour leurs capitaux et cèdent à Louis Say leurs parts dans l’affaire qu’il dirige déjà. Ce dernier abandonne la betterave pour la canne, les liaisons de Nantes avec les producteurs des Antilles ou du Brésil étant redevenues plus aisées. Tandis que son frère Jean Baptiste prône la liberté du commerce et fustige les dangers du protectionnisme, Louis obtient pour défendre les producteurs et raffineurs français concurrencés par la main d’œuvre moins coûteuse de Cuba et du Brésil, une lourde taxe à l’importation en France des sucres raffinés.

L’affaire de Nantes se développe, Louis Say devient un notable, membre de la chambre de commerce et du conseil municipal. En 1832, il décide de quitter Nantes pour aller fonder à Paris une nouvelle affaire. Il fait entrer ses deux fils aînés Gustave et Achille dans la société de Nantes en leur confiant la gestion de l’entreprise, ne gardant que la direction nominale. A Paris il se rend rapidement acquéreur d’un important terrain dans la plaine d’Ivry occupé par des maraîchers et des horticulteurs, proche de la Seine, y construit des bâtiments et appelle sa firme parisienne Raffinerie de la Jamaïque.

C’est alors que Louis Daniel Constant Duméril, âgé de 24 ans, travaille à ses côtés et songe à s’associer à son oncle et à ses cousins. Il s’en entretient avec son oncle Michel Delaroche dans un échange épistolaire dont trois lettres ont été conservées (11, 15 et 22 décembre 1833). Constant se décide finalement à prendre une participation dans l’entreprise Say. L’affaire se développe bien et s’étend sur de nouveaux terrains. En 1835, Constant épouse à Lille sa cousine germaine Félicité, fille d’Auguste Duméril. A cette occasion, se trouvent réunis ses proches parents et divers cousins, Duval, Cumont, Declercq, Vasseur, Vatblé et de France. Le marié apporte en dot sa garde-robe, son mobilier d’une valeur de huit mille francs et la somme de vingt-cinq mille francs reçue de ses parents et investie dans sa raffinerie, la mariée apporte sa garde-robe et une dot de quarante-deux mille francs qui lui sera versée moitié immédiatement moitié dans les six mois.

Ayant bien réussi dans les affaires, Louis Say reste cependant complexé vis-à-vis de son frère Benjamin et de la notoriété que celui-ci a rencontré grâce à ses écrits. Louis essaiera aussi de publier quelques ouvrages et donne en 1818 Les principales causes de la richesse et de la misère des peuples et des particuliers, qui passe inaperçu. Il poursuit en 1822 avec Considérations sur l’industrie et la législation sous le rapport de leur influence, sur la richesse des états et examen critique des principaux ouvrages qui ont paru sur l’économie politique, en 1827 avec un Traité élémentaire de la richesse individuelle et de la richesse publique et éclaircissement sur les principales questions de l’économie politique. Il s’obstine avec d’autres publications analogues en 1836 et 1837 malgré les exhortations fraternelles et l’indifférence du public. En déplorant le style lourd et confus et les digressions, on peut cependant trouver dans ces ouvrages des aperçus originaux, des théories ingénieuses et une indiscutable expérience des choses et des hommes.

Après la mort de Louis Say (le 6 mars 1840), l’acte sous seing privé établi entre les Say et Duméril, est transformé par la création d’une nouvelle société en nom collectif ayant pour objet de continuer l’exploitation de la raffinerie de sucre dite de la Jamaïque située boulevard extérieur de l’hôpital général à Ivry, la durée de la société est de dix ans jusqu’au 31 décembre 1849 et la raison sociale « Say père et fils Duméril » est remplacée par « Say frères et Duméril ». La gestion exclusive est attribuée à Constant Say et à son cousin Duméril qui seuls ont la signature sociale. Le fonds social se compose de 625 000 F qui sont fournis comme suit :

 250 000 F par Constant Say
250 000 F par Constant Duméril
75 000 F par Adolphe Say
50 000 F par Louis Octave Say.

La rémunération de chaque associé est de 3 000 F par an, sauf pour Louis Octave qui ne touche que 2 000 F. Constant Duméril peut, toutes les fois qu’il le désire, appeler son parent et ami Michel Delaroche à venir prendre connaissance des diverses écritures de la société mais seulement comme conseil.

Adolphe meurt en 1846, Constant Duméril se retire se l’association en novembre 1844, suivi de Louis Octave. Constant Say reste seul à la tête de l’affaire. Sa réussite économique et sociale se manifeste dans l’acquisition en 1862 du château de Lormoy, à Longpont-sur-Orge (à côté de Montlhéry), et en 1866 d’une somptueuse demeure au 14 de la place Vendôme, l’hôtel Baudard de Saint-James. La mort de Constant Say en 1871 amène la fondation d’une société anonyme « raffinerie Say ». Les descendants, depuis 1905, n’ont plus le contrôle de la société Say qui garde pourtant le nom.


Pour citer cette page

« Passy, Nantes, Ivry (raffineries de sucre) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), URI: https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Passy,_Nantes,_Ivry_(raffineries_de_sucre)&oldid=56902 (accédée le 30 juin 2022).

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