Mercredi 16 septembre 1846

De Une correspondance familiale

Lettre d’Auguste Duméril (Bonn) à son épouse Eugénie Duméril (Paris)


d’André Auguste Duméril

Bonn, mercredi 16 Septembre 1846 11 heures du soir.

Voici, chère petite bonne amie, une nouvelle distance qui nous sépare, mais quelque éloignés que nous soyons l’un de l’autre, nos pensées ne se transportent pas moins bien souvent de toi à moi, et de moi à toi, bonne petite amie, dont j’aime tant à me rappeler le charmant sourire, et cette expression si tendre de tes jolis yeux ! que ne puis-je jouir de tout cela, en même temps que de la vue de ce pays intéressant, que je parcours.

Enfin, le ciel a voulu qu’il en fût ainsi : il faut en prendre notre parti. J’espère que tu y parviens, chère mignonne, et je m’endors plus content, en espérant qu’au moment où tu entres au lit, tu chasses toute mauvaise pensée. Comme on a dû vous faire bon accueil, à toi, et à notre chère petite Adèle ! Bonne petite, combien je suis impatient de savoir comment elle est maintenant.

Enfin, vendredi je trouverai, j’espère, une lettre de toi, à Mayence, bonne petite adorée.

Cette journée que je termine d’une manière si agréable, en me donnant le plaisir d’une petite conversation avec toi, a été non moins bien remplie que celle d’hier. Mon compagnon[1] et moi, nous sommes levés à 6 heures, et à 6 heures ½, nous étions en route dans la ville d’Aix, dont nous avons visité la cathédrale ou Münster, singulière église, dont la partie la plus ancienne, en forme de coupole, surmontée d’un dôme, a été construite, il y a mille et quelques années, sous Charlemagne, et dont l’autre portion, d’un style tout différent, mais très belle, n’a été construite que 400 ans plus tard. C’est un très curieux monument, où nous avons vu toutes sortes de reliques (ceinture de la Vierge, en tricot, portion de la corde dont Jésus était lié, quand il fut fouetté, morceaux de la vraie croix, os et crâne de Charlemagne), toutes reliques renfermées dans très beaux reliquaires, en argent doré, d’un travail d’orfèvrerie admirable, et chargés de pierres précieuses : presque tous les reliquaires sont du commencement du 14eme siècle. Il y a bien encore les langes, dans lesquels J.C. a été enveloppé, et autres reliques précieuses, avec les os de Charlemagne, mais ces reliques-là, on ne les montre que tous les sept ans. Nous avons visité l’hôtel de ville, très vieux monument espagnol, mais qui n’a rien de très remarquable. Nous sommes montés sur une montagne qui domine la ville (le Louisberg), charmante promenade, car on a fait un véritable jardin anglais, et d’où l’on a, tout autour de soi, une vue admirable, de tout ce pays de montagnes, où est situé Aix. Rentrés à 10 heures, nous avons déjeuné, et sommes partis à 11 heures ½, par le chemin de fer qui nous a laissés à Cologne, à 1 heure ½. Là, nous avons pris une voiture, parce que mon compagnon de voyage avait 2 courses à faire, et nous l’avons gardée, pour parcourir la ville, dont nous voulions partir par un convoi de 5 heures ½, mais il partait à 5 heures, et nous avions un cocher si allemand, qu’il nous était impossible de nous faire entendre de lui, aussi, à cause de cela, et de cette différence, dans l’heure du départ, nous avons manqué ce convoi : il nous a fallu attendre jusqu’à 8 heures ; nous nous sommes alors encore un peu promenés dans la ville, et dans les églises, nous avons fait un excellent dîner, et nous sommes venus à Bonn, en une heure : ce qui nous a décidés à voyager ainsi, pendant la soirée, c’est que la route, de Cologne à Bonn, n’est pas très belle. Nous nous faisons réveiller demain à 6 heures, pour partir à 7 heures, pour les environs, qui sont, dit-on, très beaux. Je ne sais encore si je reviendrai coucher ici demain, après cette promenade sur les bords du Rhin, ou si j’irai, par le bateau à vapeur, coucher à Mayence. Cela dépendra de la possibilité de voir ou de ne pas voir l’Université. Notre tournée, dans Cologne, a été pleine d’intérêt. Rien, à mon avis, parmi les plus belles églises gothiques que je connais : Rouen, Amiens, Reims, ne peut être comparé à l’admirable cathédrale de la ville : malheureusement, elle est inachevée, mais on dépense près de 500 000 F, pour en achever la construction. L’église des Jésuites, la maison de Bourse, méritent d’être visitées ; nous avons vu un magnifique tableau de Rubens : le crucifiement de St Pierre. Cologne est une ville animée, mais fort mal bâtie : rien ne dénote encore la nation allemande, si ce n’est le langage. Les dames sont mises absolument comme les nôtres, et les femmes du peuple ne diffèrent guère que par la manière d’arranger leurs cheveux, portés très en bas dans le cou. Le temps, sans être très beau, a été fort agréable : un peu de pluie est tombée, pendant que nous étions en chemin de fer. Voilà bien des détails, qui vous intéresseront peut-être, parce qu’ils mettent bien au courant de l’emploi de mon temps.

J’espère que tu vas bien, chère bonne petite mignonne ; j’espère bien qu’il en est de même de Lala[2], que j’embrasse de tout mon cœur, et de nos parents, tant du jardin des plantes que de la rue Cuvier. Il faut, bonne petite chère amie, que je te quitte, car il est près d’11 h ½, mais que ce me sera une douce chose, de m’endormir en pensant à toi, en regrettant surtout nos bons baisers de la nuit, que je prendrai au centuple, à mon retour, pour réparer le temps perdu.

Adieu, chère ange ; je t’embrasse, avec toute la tendresse qui m’inspire le bonheur de sentir que tu es à moi.

Sois, je te prie, mon interprète, en distribuant mille tendres souvenirs affectueux à chacun, autour de toi. Adieu encore : je ne sais si je pourrai t’écrire demain : je crains que non. Adieu, adieu.

A Auguste.

Que deviennent M. Malard et Alfred[3] ?

Jeudi 7 h du matin. Je viens de passer une excellente nuit, et nous allons nous mettre en mouvement. Adieu, chère petite.


Notes

  1. M. Darancourt, banquier rencontré pendant le voyage.
  2. La petite Adèle Duméril.
  3. Alfred Duméril.

Notice bibliographique

D’après le livre de copies : Lettres de Monsieur Auguste Duméril, 2ème volume, « Lettres écrites par Eugénie et par moi, pendant mon voyage sur les bords du Rhin, en Septembre 1846 », p. 462-467

Pour citer cette page

« Mercredi 16 septembre 1846. Lettre d’Auguste Duméril (Bonn)à son épouse Eugénie Duméril (Paris) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Mercredi_16_septembre_1846&oldid=52199 (accédée le 18 août 2022).

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