Dimanche 20 avril 1879

De Une correspondance familiale


Lettre d’Emilie Mertzdorff (Paris) à son père Charles Mertzdorff (Vieux-Thann)


original de la lettre 1879-04-20 pages 1-4.jpg original de la lettre 1879-04-20 pages 2-3.jpg


Dimanche 20 Avril 79

Mon père chéri,

J’avais commencé hier, pour te l’envoyer, un horrible petit griffonnage, car il ne méritait pas de porter le nom de lettre, mais à peine avais-je écrit deux pages (Dieu sait comment et en combien de minutes) il a fallu s’habiller pour partir car tante[1] voulait bien nous mener à Bellevue[2] puisqu’en l’honneur de Pâques Mlle Kleinhans[3] nous avait donné vacances ; comme nous avions le cours d’anglais[4] à quatre heures il fallait partir assez tôt et nous avons quitté la maison à 11h1/2 un peu passées malheureusement car tes deux grosses filles[5] qui ne sont pas fort lestes avaient trouvé moyen de se mettre en retard, le cas est si rare qu’il vaut bien la peine d’être cité. Enfin, nous voilà galopant par la rue Geoffroy Saint-Hilaire pour attraper le tramway au boulevard et prendre le train de midi 5. Comme bien tu penses, le tramway ne passait pas et l’heure s’avançait toujours, nous nous mettons à marcher vers la gare avec la certitude toutefois que nous manquerions [le train] ; tante disait que ce serait une juste punition de notre retard, elle avait peut-être bien raison, mais ce n’en était pas plus agréable.
Enfin comme tante est très bonne et nous gâte un peu, ce dont nous ne nous plaignons pas, elle a pris une voiture à peu près à l’Observatoire et 5 minutes après nous étions dans le train, il n’y avait du reste plus de temps à perdre. J’avais à ce moment l’intention de t’écrire de Bellevue, mais une fois auprès d’Henriette[6] nous avions tant de choses à lui dire que l’heure et demie que nous avions à y rester a passé bien vite ; de retour à Paris, comme il était encore trop tôt pour aller au cours d’anglais nous sommes montées voir Paulette[7] qui va toujours de même et j’ai peut-être dû t’écrire à ce moment-là mais nous ne sommes restées qu’un quart d’heure et j’ai pensé qu’il vaudrait mieux t’écrire aujourd’hui plus posément. Voilà mon père chéri, pourquoi tu n’as pas reçu de lettre aujourd’hui et cela vient de ce que j’aurais dû écrire tout de suite après le déjeuner et que je ne l’ai pas fait. Je suis la seule coupable dans l’affaire.

Vendredi nous avons admiré Notre-Dame pendant près de deux heures, intérieurement et extérieurement en compagnie de Mlle Magdelaine et de ses élèves au nombre de dix environ. Ç’a été une promenade très intéressante et dont, j’espère, nous saurons profiter. Ensuite, tante m’a menée chez Mme Roger[8], et pendant qu’elle faisait des visites avec Marie je suis allée au cours de chant. Dans huit jours, papa, à cette heure-ci je serai bien contente et délivrée d’un grand poids. Mme Roger dit que je sais bien mon morceau et qu’elle n’a pas peur pour moi ; je voudrais bien être de son avis.

Tante a été hier soir avec oncle[9] et M. Edwards[10] à la dernière soirée du ministère ; il paraît qu’il y avait beaucoup de monde mais tante n’est pas restée longtemps, on était de retour avant minuit.
Aujourd’hui nous avons été à la grand’ messe puis chez bonne-maman[11] où oncle déjeunait ayant été convoqué ce matin par M. Frémy[12] toujours pour faire des promenades dans la ménagerie. Il nous a emmenées ensuite dans son laboratoire et je pense qu’à la fin de la journée nous irons voir Jeanne Brongniart ; elle va mieux mais n’est cependant pas encore levée ; elle mange très peu quoiqu’elle ait assez d’appétit mais ces jours-ci on avait été un peu trop vite pour la nourriture en l’entendant crier famine et elle a été un peu moins bien aussi on l’a remise maintenant aux potages. Voilà déjà trois semaines qu’elle est dans son lit ; pauvre fille, comme cela doit lui sembler long.

Marie est en train de dessiner les fleurs que M. Beauregard[13] lui a envoyées afin qu’elle les fasse avant sa première leçon d’aquarelle qui aura lieu Jeudi prochain. Quant à moi, je vais faire couler mon ruisseau[14] et j’espère qu’il ne rencontrera pas trop de cailloux, mais auparavant, je t’embrasse de tout mon cœur et de toutes mes forces et j’en fais autant à bon-papa et à bonne-maman[15].
Ta fille Emilie.


Notes

  1. Aglaé Desnoyers, épouse d’Alphonse Milne-Edwards.
  2. Quartier Bellevue à Meudon, où vivent les Baudrillart.
  3. Caroline Kleinhans, professeur de géographie.
  4. Cours d’anglais avec Céline Silvestre de Sacy, épouse de Frédéric Foussé.
  5. Emilie et sa sœur Marie Mertzdorff.
  6. Henriette Baudrillart.
  7. Paule Arnould.
  8. Pauline Roger, veuve de Louis Roger.
  9. Alphonse Milne-Edwards.
  10. Henri Milne-Edwards.
  11. Jeanne Target, épouse de Jules Desnoyers.
  12. Edmond Frémy.
  13. Ange Louis Guillaume Lesourd-Beauregard.
  14. Emilie doit jouer au piano « le Ruisseau » (Le Meunier et le Ruisseau ? sonate pour piano de Franz Liszt et Franz Schubert).
  15. Louis Daniel Constant Duméril et son épouse Félicité Duméril.

Notice bibliographique

D’après l’original

Pour citer cette page

« Dimanche 20 avril 1879. Lettre d’Emilie Mertzdorff (Paris) à son père Charles Mertzdorff (Vieux-Thann) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Dimanche_20_avril_1879&oldid=42434 (accédée le 8 août 2022).

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