Vendredi 22 et samedi 23 février 1861

De Une correspondance familiale


Lettre de Félicité Duméril, en partie dictée par sa fille Caroline, épouse de Charles Mertzdorff (Vieux-Thann) à leur époux et père Louis Daniel Constant Duméril (Paris)


original de la lettre 1861-02-22 pages1-4.jpg original de la lettre 1861-02-22 pages2-3.jpg


Vendredi après midi 22 février[1]

Mon cher père,

Quoique je ne puisse pas encore t'écrire moi-même[2] je puis cependant venir te donner de bien bonnes nouvelles de nous tous, à commencer par moi je vais à ravir, il est difficile d'avoir une meilleure couche que celle que j'ai eue et quoique j'aie un peu plus souffert peut-être qu'avec Mimi[3] je me remets bien plus vite n'ayant eu cette fois aucun accident, c'est aujourd'hui le neuvième jour et on commence à me nourrir ce que je réclamais à grands cris mais j'avais trop de lait dans les premiers jours pour qu'on osât me laisser manger. Notre petite Emilie vient à ravir, pour le physique c'est une enfant de neuf jours, tu connais les charmes d'une jeune personne de cet âge mais elle est bien faite, a les cheveux noirs, les yeux noirs et une forte voix, quant au nez et à la bouche il est difficile de les définir, telle qu'elle est, elle nous intéresse déjà bien. Charles[4] commence à prendre son parti de son sexe et ma belle-mère[5] s'est mieux résignée que je n'aurais osé l'espérer mais tu comprends que le premier désappointement a été bien vif. Mimi fait très bonne mine à sa petite sœur quoiqu'elle attende toujours frère dans trois semaines. Elle trouve que j'ai bien longtemps mal à l'œil et espère chaque jour que M. Conraux le coqueteur (docteur) va me permettre de me lever, elle n'est pas ennuyeuse et reste bien gentiment dans ma chambre sans me fatiguer, cependant elle est un peu désorientée par tous les changements que la naissance de la petite a apportés dans notre intérieur, c'est bien elle qui jouira le plus quand je reprendrai ma vie habituelle. Nous sommes bien contents chaque fois que tu nous écris, malheureusement ces deux dernières lettres contiennent de tristes nouvelles, nous sommes impatients d'avoir des détails sur les Dunoyer qui ont vraiment de bien lourdes croix dans ce monde. Nous voudrions bien savoir aussi comment va ce pauvre M. Rainbeaux[6] qui nous a reçus ainsi que son excellente femme d'une manière si affectueuse, nous pensons souvent à son état et faisons bien des vœux pour lui.

(Du 23) Nous avons été interrompues hier dans notre lettre et sommes pressées ce matin pour la finir, nos nouvelles sont toujours excellentes. Je veux de suite te prier de t'occuper pour le baptême des petits achats nécessaires, nous voulons faire les choses très simplement mais pourtant il faut que Léon[7] offre quelque chose à la marraine et comme Emilie[8] a une main très difficile à ganter et que d'ailleurs elle est en deuil, nous renonçons aux gants, je te prierai de faire emplette d'un joli coffret en bois dans les prix de vingt à vingt cinq francs et que l'on remplirait de bonbons, tu irais je pense chez un de ces marchands qui font très bien sans être Tahan[9], quant aux dragées, j'aimerais savoir ce qu'Edgar[10] en a donné de boîtes à Eugénie[11] afin de me conformer à ce programme et en outre j'en voudrais six demi boîtes que Mimi donnera aux petites filles de ses amies, j'aimerais aussi trois ou quatre livres de tout ordinaires pour bonnes, sage-femme[12] etc etc. Le baptême n'ayant lieu que la seconde semaine de Mars, il ne faut pas t'occuper encore des bonbons qui seraient rances. Voilà les peintres qui posent les papiers au Moulin[13], les peintures sont bien avancées ; maman[14] compte y aller Lundi il paraît que dans ce moment les échafaudages l'empêcheraient d'entrer. Kult[15] le tailleur de pierres vient d'être malade pendant trois mois aussi n'est-ce qu'hier qu'il a pu aller avec Charles s'occuper du perron. Je suis sûre qu'Adèle[16] est aussi bien occupée de sa nouvelle nièce et j'espère qu'elle ne la gâtera pas comme elle gâte l'aînée à qui elle a sans cesse quelque chose à envoyer. Maman ne cesse de penser à la distraction que donnerait Mimi si elle était au Jardin[17]. Il est certain qu'on ne peut guère s'ennuyer avec elle, car elle a sans cesse quelque nouvelle idée en tête et généralement des idées bizarres. Adieu mon cher père, je t'embrasse de tout cœur ainsi que bonne-maman[18], ma tante, mon oncle[19] et Adèle.

Ta fille dévouée

C Mertzdorff

Quand tu iras chez mes amies[20] veux-tu les prier de ma part lorsqu'elles passeront rue de la Chaussée d'Antin de vouloir bien entrer à la ville de Lyon et de me choisir un filet que je puisse mettre le Dimanche et finir dans la semaine. J'en ai eu un en chenille du prix de 5 francs qui me fait grand profit et Charles qui m'aime beaucoup avec ces coiffures ne veut plus que je les quitte. Peut-être la ville de Lyon voudrait-elle bien m'en envoyer quelques-uns à choisir comme elle l'a déjà fait pour moi, notre nom est je crois connu dans ce magasin. Je te serai aussi obligée de remettre trois cents francs à mes amies pour les dépenses qu'elles pourront à faire plus tard pour moi.

Tu seras bien content de recevoir cette lettre mon bon petit mari qui te prouve l'excellent état de notre chère fille. Dieu veuille que ta 1ère lettre nous donne de meilleures nouvelles de nos bons amis auxquels nous pensons bien. La lettre que tu m'as envoyée d'Angélique Vasseur m'a fait grand plaisir. Quel excellent cœur que le sien

Mille choses bien affectueuses à ma mère[21], Eugénie, Auguste et Adèle. Voici une place d'ingénieur en chef vacante à Paris, cela ne sera-t-il pas favorable à mon beau-frère[22] ?

Ne nous oublie pas auprès de Louise, Paul et Marie[23].


Notes

  1. La lettre est rédigée sur papier deuil.
  2. Caroline a accouché d’Emilie Mertzdorff le 14 février.
  3. Marie Mertzdorff, fille aînée de Caroline, née le 15 avril 1859.
  4. Charles Mertzdorff, époux de Caroline.
  5. Marie Anne Heuchel, veuve de Pierre Mertzdorff.
  6. Emile Rainbeaux, époux de Cécilia Sévelle, meurt un mois plus tard.
  7. Léon Duméril, frère de Caroline.
  8. Emilie Mertzdorff, épouse d’Edgar Zeapffel.
  9. Jean Pierre Alexandre Tahan, ébéniste de l’Empereur.
  10. Edgar Zeapffel, parrain de Marie Mertzdorff.
  11. Eugénie Desnoyers, marraine de Marie Mertzdorff.
  12. Marianne Schmutz, sage-femme citée dans la lettre du 28 septembre 1860.
  13. Le moulin de l’Enchenberg, acheté en 1860 par Charles Mertzdorff, où doivent s’installer les parents de Caroline.
  14. La belle-mère de Caroline, Marie Anne Heuchel, veuve de Pierre Mertzdorff.
  15. M. Kult, entrepreneur des travaux à Thann, est mentionné comme membre de la Société pour la conservation des monuments historiques d’Alsace en 1863.
  16. Adèle Duméril, cousine de Caroline.
  17. Le Jardin des Plantes de Paris, où vivent les Duméril.
  18. Alexandrine Cumont, veuve d’Auguste Duméril (l’aîné).
  19. Eugénie et Auguste Duméril, parent d’Adèle.
  20. Aglaé et Eugénie Desnoyers.
  21. Alexandrine Cumont, veuve d’Auguste Duméril (l’aîné).
  22. Charles Auguste Duméril, ingénieur à Alençon.
  23. Louise, Paul et Marie, domestiques chez les Duméril.

Notice bibliographique

D’après l’original.

Pour citer cette page

« Vendredi 22 et samedi 23 février 1861. Lettre de Félicité Duméril, en partie dictée par sa fille Caroline, épouse de Charles Mertzdorff (Vieux-Thann) à leur époux et père Louis Daniel Constant Duméril (Paris) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Vendredi_22_et_samedi_23_f%C3%A9vrier_1861&oldid=41300 (accédée le 11 août 2022).

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