Mercredi 7 et jeudi 8 mai 1862

De Une correspondance familiale

Lettre d’Eugénie Desnoyers (Paris) à son amie Caroline Duméril, épouse de Charles Mertzdorff (Vieux-Thann)


Paris 7 Mai 1862

Ma chère petite Crol,

Un petit mot de conversation avant de terminer ma journée. Mme Fröhlich[1] sort d'ici avec ses fillettes, elle a eu la charitable attention de venir nous trouver malgré l'absence de nos parents[2]. Car, ma bonne chérie, nous sommes toujours seuls, livrés à nous-mêmes, à nos réflexions et à nos inquiétudes et cependant nous oublions toutes ces petites misères devant l'état si pénible de notre pauvre Mme Boulez[3] et nous encourageons maman à rester auprès d'elle[4]. Depuis 15 jours que la crise a eu lieu, on ne peut pas constater de mieux. Les souffrances à la tête sont toujours aussi vives, l'insomnie insupportable, la paralysie du côté gauche complète sans que Mme Boulez paraisse s'en apercevoir, et cependant elle a toute sa présence d'esprit, disant des choses charmantes pour tous, jouissant si complètement de la présence de papa et de maman qu'elle ne voudrait pas qu'ils quittent sa chambre, attendant le courrier avec impatience pour avoir de nos nouvelles..., enfin, ma pauvre chérie tout cela augmente presque encore nos inquiétudes car si un malheur arrive combien il sera sensible à nos chers parents ! Enfin courage, le bon Dieu fait bien ce qu'il fait et nous devons tout accepter de sa main.

Ta petite lettre m'a fait bien plaisir, tout ce que tu me dis je le pense, et je suis toujours si heureuse de ce qui me rapproche de ma petite Crol. Que tes fillettes[5] doivent être ravissantes, si je les voyais j'en raffolerais, de Marie surtout, j'ai un faible pour elle, c'est mon droit de marraine.

Nous recevons tous les jours une lettre de Launay, et tous les jours aussi nous écrivons longuement; presque minute par minute nous donnons l'emploi de notre temps. Tu comprends combien cette séparation doit nous paraître longue, et à notre bonne mère peut-être encore plus ; aussi son cœur est-il bien partagé comme elle nous l'écrit. L'arrivée du courrier est le moment le plus désiré de la journée. Nous pensons à toi et à Mme Duméril[6] et nous devinons que si ces nouveaux arrangements[7] vous satisfont dans un sens de l'autre ils doivent vous serrer le cœur ; car trois heures n'est pas une distance qu'on puisse franchir tous les jours.

Pour en revenir à Mme Fröhlich je te dirai, ce qui ne t'étonnera pas, qu'elle est toujours bonne et aimable, que nous avons grand plaisir à la voir et que ses fillettes sont magnifiques. Ces trois dames sont arrivées à 11 h nous avons déjeuné ensemble, jasé, causé puis à 2 h 1/2 nous sommes allées à la rue du Caire pour acheter des chapeaux à ces demoiselles, nous sommes rentrées au no 47 et avons dîné à nous 6[8]. Mme Fröhlich nous a quittés de bonne heure[9] pour tâcher t'entrer au salut à N.D. des Victoires, c'était le désir d'Adèle, mais la maman aurait préféré rentrer se coucher car son petit monde doit déjà être fatigué. On est à Paris depuis hier matin et on ne retournera à Montataire que Vendredi. Mme Fröhlich est allée faire visite chez ta tante[10], on l'a invitée à dîner pour demain elle a accepté. Quant à moi je n'ai rien à te dire du Jardin. Le jour du départ de Maman ayant appris par M. Fröhlich que nos parents étaient partis précipitamment on a envoyé demander le nom de la personne malade, et depuis nous n'avons entendu parler de personne. Constance[11] est bien gentille avec nous, c'est notre maman d'adoption ; elle nous fait sortir de temps en temps et il n'y a que chez elle que nous allions, ah, si tu étais là, je sais bien où nous aurions pris nos grands quartiers !

Ecris moi, tu comprends combien tes lettres me font du bien. Adieu, ma Mie, remercie ta bonne mère de toute son amitié et embrasse-la pour nous. Le trio t'envoie ses plus chaudes caresses

Ta fidèle Nie

Jeudi matin. Les nouvelles sont meilleures, maman parait plus remontée ; Dieu fasse qu'il n'y ait pas de rechute. Constance nous emmène à Montmorency où est ma tante Prévost[12]. cette petite course fera du bien à mes enfants[13] qui ont besoin d'exercice. Encore de bonnes caresses.


Notes

  1. Eléonore Vasseur, épouse d’André Fröhlich ; ils ont deux filles, Adèle et Marie.
  2. Jeanne Target et son époux Jules Desnoyers.
  3. Louise Elisabeth Morizot, veuve de Léonard Boulez.
  4. A Launay, lieu-dit près de Nogent-le-Rotrou.
  5. Marie et Emilie Mertzdorff.
  6. Félicité Duméril, mère de Caroline.
  7. Les parents de Caroline se sont installés à Niedermorschwiller, dans la nouvelle usine de Charles Mertzdorff.
  8. Mme Fröhlich, ses deux filles, Eugénie, sa sœur Aglaé et son frère Julien.
  9. Eugénie a écrit : « de bonheur ».
  10. Eugénie Duméril, épouse d’Auguste.
  11. Constance Prévost, épouse de Claude Louis Lafisse.
  12. Amable Target, veuve de Constant Prévost.
  13. Eugénie désigne ainsi sa sœur et son frère.

Notice bibliographique

D’après l’original.

Pour citer cette page

« Mercredi 7 et jeudi 8 mai 1862. Lettre d’Eugénie Desnoyers (Paris) à son amie Caroline Duméril, épouse de Charles Mertzdorff (Vieux-Thann) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Mercredi_7_et_jeudi_8_mai_1862&oldid=35224 (accédée le 10 août 2022).

D'autres formats de citation sont disponibles sur la page page dédiée.