Mercredi 30 et jeudi 31 octobre 1872

De Une correspondance familiale

Lettre d’Eugénie Desnoyers, épouse de Charles Mertzdorff (Vieux-Thann) à sa sœur Aglaé Desnoyers, épouse d’Alphonse Milne-Edwards (Paris)

original de la lettre 1872-10-30 pages 1-4.jpg original de la lettre 1872-10-30 pages 2-3.jpg


Mercredi soir[1]

Ma chère petite Gla,

Tu es le bouquet, voici trois lettres de politesse que j'écris, c'est bien le moins que je prenne encore un petit moment pour causer avec toi. Il me semble qu'il y a bien longtemps que je n'ai reçu de vos nouvelles, je pense que maman[2] est à Montmorency. Cette lettre est aussi bien pour elle que pour toi.

Léon[3] est rentré d'hier ; il m'a dit s'être présenté chez maman et qu'on lui a dit que tout le monde était à la campagne, il a donné comme excuse de n'avoir pas été chez toi qu'il te croyait encore absente. Le pauvre garçon paraît content d'être rentré, mais il est un peu découragé tu sais que l'affaire M. est manquée[4] et on voit qu'elle lui tient au cœur ; sa tante[5] avait parlé de quelque chose qui aurait été très bien (maman est au courant tu le lui diras), mais il n'y a pas à y songer, la personne est recherchée par de très beaux partis, et on dit même qu'elle voudrait se faire religieuse. Et Léon a eu l'ennui, pour avoir des renseignements, de parler de tout cela à son cousin Delaroche[6]. Il a trouvé tout le monde très bien au Havre.

Aujourd'hui journée de Mulhouse, comme nous n'avons pas encore la leçon de dessin, nous en avons profité pour aller le matin à Morschwiller[7] et ensuite à Mulhouse. Je suis contente de cet arrangement, cette dame est très bien, et me paraît me donner de très bonnes leçons.

Les chapeaux sont arrivés ce soir, merci de la peine que tu as prise, comme arrangement ils sont bien ; maintenant il faut que l’œil se fasse au changement ; ceux d'été paraissent aller bien mieux au visage, probablement que les autres feront le même effet lorsque les petites[8] auront l'habitude de les avoir sur la tête. La moire est très à la mode, on voulait me vendre aujourd'hui des ceintures <mode> & en moire, mais je n'ai rien acheté.

Si maman te demande ce qu'il me faut réponds une petite fanchon pour mettre sur la tête. Je me fais vieille, mes cheveux blanchissent et comme je me coiffe au plus simple quelque chose m'est commode pour me requinquer.

J'ai une dent de sagesse qui pousse ; la 3!! Marie devient énorme, c'est presque ennuyeux, elle se porte bien heureusement, mais ne paraît pas disposée à s'arrêter encore. Emilie fait toujours la conquête de tous avec la maîtresse de musique comme avec les autres. Bonsoir, le vent souffle, il est 11h passées. Bonne nuit.

Midi Jeudi  

Pas de lettre de vous encore aujourd'hui, j'espère que vous allez bien, que ce n'est pas mauvais signe, j'aimerais bien avoir des nouvelles d'Alphonse[9] et de papa[10].

Ce matin jour de couture à l'école, ma petite Marie a été surveiller ses petites élèves, je l'ai laissée pour aller au <cimetière> pour revenir à la maison où on a toujours quelque chose à faire, le jardin, les fruits &

Les lettres de ces dames Charrier[11] sont arrivées, ce qui est un grand plaisir pour mes petites filles, comme elles ne me parlent pas de toi, j'en conclus que tu n'as pas pu y aller Vendredi. Elles sont toujours charmantes dans leur façon de recommencer leur direction, aussi est-ce avec bonheur qu'on va se remettre à la besogne ; on a besoin de cela, dans notre position morale car quand on ne voit pas les choses couleur de rose pour la France et pour ici c'est bien dans le travail qu'on trouve la seule vraie distraction. Si tu vas chez Mlle Edouard demande-lui si elle rend les résumés faits sur l'histoire ancienne cet été et qu'on lui a remis au dernier cours de Juillet ; s'il en est ainsi tu voudras bien les prendre et les garder. C'est Marie qui m'a demandé cela.

Hier on fêtait M. Jean Dollfus[12], sa noce d'or, il est à Vevey où on allait lui porter son arbre généalogique, un bouquet mesurant <1 ½> mètre et offert par ses ouvriers. C'est qu'il faut dire qu'il fait donner aux ouvriers qui ont 40 ans de service dans ses ateliers 500 F, ceux qui ont 30 ans 400 F et à ceux qui ont plus de 10 ans 300 F. On dit qu'il va distribuer ainsi 200 mille francs. Il a eu le bon esprit de ne pas rester à Mulhouse pour pareille fête, il faut fuir l'allemand, il est chez une de ses filles.

J'ai trouvé ce matin nos sœurs semoncées, l'inspecteur est venu cette semaine, et le français est complètement supprimé dans les classes, il sera toléré par exception une ou deux heures dans la 1re classe. Tu comprends ce que chacun éprouve. Et comme a dit Sœur Marie <  > il faut obéir, nous ne pouvons rien autre dans l'intérêt des enfants dont nous nous occupons. Quel bonheur que Charles[13] ne soit plus maire. Dimanche ses petites filles lui réciteront force morceaux de littérature en 3 langues pour la St Charles.

Je viens de recevoir une lettre de Victorine[14] en réponse à ma lettre de félicitation sur l'entrée de Louis[15] à l'École Polytechnique, elle me dit avoir regretté de n'avoir pas pu aller jusqu'au Jardin à son passage.

Pour les chapeaux de velours tu les feras faire quand tu verras quelque chose allant bien sur une tête que tu connaisses. Ceux-ci sont bien selon notre goût comme arrangement, mais Emilie est affreuse avec cette espèce de chapeau d'homme rabattu ; je les garde, l’œil va s'y faire, c'est la même chose partout, aussi ne t'en tourmente pas, tu sais que ceux que j'avais fait faire l'année dernière à Mulhouse elles n'ont pu les porter. La mode est vraiment affreuse.

On attend ma lettre. Avez-vous les poires ? Où ça en est-il pour Estelle[16] ? Comment vont Cécile et Louise[17] ?

Nos amitiés à tous et pour toi et maman ma Chérie, mes meilleurs caresses.

Eugénie M

Charles a écrit à Alfred[18] pour lui demander des renseignements sur les fers.


Notes

  1. Lettre à situer avant le 4 novembre (Saint Charles).
  2. Jeanne Target, épouse de Jules Desnoyers.
  3. Léon Duméril, en voyage à Paris puis au Havre.
  4. Projet de mariage.
  5. Eugénie Duméril, veuve d’Auguste Duméril.
  6. Probablement Henri Delaroche.
  7. Morschwiller, où vivent les Duméril.
  8. Marie et Emilie Mertzdorff.
  9. Alphonse Milne-Edwards.
  10. Jules Desnoyers.
  11. Les dames Charrier-Boblet.
  12. Jean Dollfus (1800-1887) marié le 30 octobre 1822 à Anne Catherine Bourcart (1802-1883).
  13. Charles Mertzdorff.
  14. Victorine Duvergier de Hauranne, épouse de Paul Louis Target.
  15. Louis Target.
  16. Estelle, domestique chez les Milne-Edwards.
  17. Cécile Milne-Edwards, épouse d’Ernest Charles Jean Baptiste Dumas et Louise Milne-Edwards, veuve de Daniel Pavet de Courteille, belles-sœurs d’Aglaé.
  18. Alfred Desnoyers.

Notice bibliographique

D’après l’original

Pour citer cette page

« Mercredi 30 et jeudi 31 octobre 1872. Lettre d’Eugénie Desnoyers, épouse de Charles Mertzdorff (Vieux-Thann) à sa sœur Aglaé Desnoyers, épouse d’Alphonse Milne-Edwards (Paris) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Mercredi_30_et_jeudi_31_octobre_1872&oldid=35172 (accédée le 10 août 2022).

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