Mardi 11 et mercredi 12 juillet 1871

De Une correspondance familiale

Lettre d’Eugénie Desnoyers (Montmorency) à son époux Charles Mertzdorff (Vieux-Thann)

original de la lettre 1871-07-11(B) pages 1-4.jpg original de la lettre 1871-07-11(B) pages 2-3.jpg


Montmorency[1]

Mardi soir 11 Juillet

10h

Mon cher Charles,

J'ai laissé à notre petite Marie[2] le plaisir de faire partir sa lettre seule aujourd'hui, d'autant plus que je n'avais rien de particulier à te dire, j'en ai profité pour écrire à bonne-maman Duméril[3] et à Emilie[4]. Je crois que toute autre ville que Paris sera peu de son goût (à Emilie) et je doute bien qu'ils puissent être satisfaits de n'importe ce qu'Edgar pourra obtenir.

Elise[5] m'a écrit pour me dire que c'est une petite indisposition de ses fils[6] qui l'a empêchée de venir Dimanche avec Edgar. Elle me demande quels sont mes projets et si nous pourrons nous revoir. Elle me réclame également les chaussures qu'on a dû apporter à Vieux-Thann. Elle demande si on peut lui envoyer par chemin de fer Rue de Parme 8. En lui répondant je lui dirai que tu tâcheras de ne pas les oublier en venant nous chercher et que nous lui porterons nous-mêmes. A propos, mon Chéri, quels sont tes projets ?

Demain un mois que nous avons quitté la maison. Nous sommes bien ici, notre présence a fait du bien à maman[7] mais tu es bien seul, et nos pensées se tournent souvent vers toi. Jusqu'ici ta santé a été bonne, et tes nombreuses occupations ne t'ont pas laissé le loisir de t'ennuyer, mais dans ta lettre d'aujourd'hui tu avoues que tes yeux te brûlent ; le mal de tête n'est donc pas loin ; ménage-toi un peu, tu as vu combien quelques jours de repos t'ont fait du bien ; tâche, en venant nous chercher, de pouvoir prendre quelques jours dans ce but, je sais bien que cela est difficile et je n'ose rien dire.

Cette semaine je suis revenue plusieurs fois à la charge sur l'emploi des vacances, papa[8] est bien disposé et dit que s'il ne tient qu'à lui, il viendra en Alsace ; le difficile est de décider maman qui croit de son devoir, après tant de désastres, de ne pas s'accorder ce plaisir, tandis qu'elle laissera encore des ouvriers et des mémoires à régler. Mais elle ne dit plus non, et finira, je crois, par se décider en pensant au plaisir qu'elle nous fait, et aux difficultés pour toi de t'absenter.

Quant à Aglaé[9] je n'insiste pas, je connais sa bonne volonté, mais elle se doit aussi à cette pauvre Mme Pavet[10] qu'elle n'a pas revue depuis son malheur. A ce sujet j'ai eu une idée que je veux te communiquer pour savoir ce que tu en penses. Étant encore à Paris dans la seconde moitié de Juillet ; toi occupé comme tu l'es à Vieux-Thann et ayant l'espérance d'une petite visite de papa et de maman ; Launay restera désert comme toujours pendant Août et Septembre, je me demandais si nous ne pourrions pas offrir à Aglaé d’y de s'y installer pendant six semaines pour y recevoir sa belle-sœur Mme Pavet avec ses enfants ; à cette époque, elle doit quitter sa belle-mère[11] qui attend ses autres enfants et il est encore trop tôt pour la faire rentrer dans Paris pour l'hiver, et la maison est assez grande pour que Mme Dumas[12] et ses 2 garçons[13] s'y installent également de sorte que la famille Edwards pourrait être réunie à Launay, pour les vacances qu'on ne sait où aller passer. Je ne parle à personne de cette idée, écris-moi ce que tu en penses, et nous ne pouvant profiter de Launay cette année, nous serions heureux de pouvoir faire plaisir à des amis, je sais que c'est toujours ta manière de voir.

Aujourd'hui est venue la seconde voiture de planches de chez Mme Duméril[14], c'est la fin.

Papa hier s'est occupé du rapatriement de ses livres[15], beaucoup ont été sauvés. Le temps a été magnifique pour cette première journée de transport, mais c'est bien fatiguant.

Voici 24 heures de pluie continuelle, comment pourra-t-on finir les foins ? J'estime la sainte indignation de Nanette[16] sur les quantités de litres de vin qu'elle est obligée de donner !

Nos fillettes[17] ne sont pas sorties aujourd'hui, elles ont bien travaillé ; Marie se réjouit de reprendre ses devoirs, Emilie moins, elles s'amusent bien toutes deux de toutes choses et sont toujours gaies et rieuses.

Nous travaillons, Cécile[18] a fait un couvre-pieds à maman, maintenant nous faisons une petite robe de toile que je me suis achetée.

Mon projet est, si le beau temps revient d'aller passer la journée de Jeudi à Paris avec mes 2 fillettes, déjeuner à 9h ½ chez M. Edwards[19] et retour pour le dîner à Montmorency.

Bonsoir, mon bon Ami, je t'embrasse de tout mon cœur, je t'écris en regardant dormir mes 2 petites compagnes qui elles aussi aiment bien tu sais qui.

EM

Mercredi 3h

Après bon somme, et grasse matinée, les enfants ont fait quelques devoirs, le grand-papa[20] est parti, maman surveille ses ouvriers, je viens de raccommoder des bas en écoutant ma petite Emilie me lire, et avant de me remettre à l'ouvrage je viens te faire ma petite visite.

Le temps est beau et si je vais demain à Paris je ne t'écrirai que Vendredi. Les petites sont contentes d'aller chez Aglaé et j'en profiterai pour voir les membres de la famille Duméril et peut-être conduire Emilie chez le dentiste[21]. Ecris-moi quand tu penses nous faire revenir. Ici nous allons bien

rien de nouveau à toi de tout cœur ta Nie.

Marie a reçu avec grande joie ta lettre du 9. Les deux t'embrassent ainsi que la bonne-maman[22] qui va bien en ce moment.


Notes

  1. Lettre sur papier deuil.
  2. Marie Mertzdorff (voir sa lettre du 11 juillet).
  3. Félicité Duméril, épouse de Louis Daniel Constant Duméril.
  4. Emilie Mertzdorff, épouse d’Edgar Zaepffel.
  5. Elisabeth Mertzdorff, épouse d’Eugène Bonnard.
  6. Charles et Pierre Bonnard.
  7. Jeanne Target, épouse de Jules Desnoyers.
  8. Jules Desnoyers.
  9. Aglaé Desnoyers, épouse d’Alphonse Milne-Edwards.
  10. Louise Milne-Edwards veuve de Daniel Pavet de Courteille.
  11. Sophie Silvestre de Sacy, veuve de Pavet de Courteille et mère d’Abel et Léonie Pavet de Courteille.
  12. Cécile Milne-Edwards, épouse d’Ernest Charles Jean Baptiste Dumas.
  13. Noël et Jean Dumas.
  14. Eugénie Duméril, veuve d’Auguste Duméril.
  15. La bibliothèque de Jules Desnoyers avait été mise à l’abri du pillage dans la mairie de Montmorency.
  16. Annette, domestique chez les Mertzdorff.
  17. Marie et Emilie Mertzdorff.
  18. Cécile, bonne des petites Mertzdorff.
  19. Henri Milne-Edwards.
  20. Jules Desnoyers.
  21. E. Pillette, dentiste.
  22. Jeanne Target, épouse de Jules Desnoyers.

Notice bibliographique

D’après l’original

Pour citer cette page

« Mardi 11 et mercredi 12 juillet 1871. Lettre d’Eugénie Desnoyers (Montmorency) à son époux Charles Mertzdorff (Vieux-Thann) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Mardi_11_et_mercredi_12_juillet_1871&oldid=40662 (accédée le 17 août 2022).

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