Jeudi 28 avril 1881 (B)

De Une correspondance familiale


Lettre de Charles Mertzdorff (Vieux-Thann) à sa fille Marie Mertzdorff (épouse de Marcel de Fréville) (Paris)


original de la lettre 1881-04-28B pages 1-4.jpg original de la lettre 1881-04-28B pages 2-3.jpg


Jeudi soir 28 avril 1881

Ma chère Madame la lettre de ta sœur[1] a parfaitement confirmé ce que tu me dis de la petite Jeanne[2] & de sa maman. Ces dames[3] en rentrant de Launay étaient bien étonnées du changement qu’elles ont [trouvé]; La maman me dit Émilie engraisse & a des joues à donner envie & la petite a tellement prospéré que ta [fille sœur] avait peine à croire que ce fut la même petite Jeanne. Ce sont là de ces bonnes nouvelles qui réjouissent le cœur du grand-papa, car sa pensée est bien plus à Paris qu’ici - savoir que ses enfants sont heureux & contents sont des satisfactions que tu sauras plus tard.

L’invitation que tu as adressée au Moulin[4] a fait le plus grand plaisir, comme tu as pu voir sans doute par la réponse que tes grands-parents vous ont écrite.
Bon-papa a dû répondre à ta demande pour connaître à peu près l’époque de leur voyage, il paraît que cela dépend un peu de M. Auguste[5], mais je pense que ce sera entre le 15 au 20 Mai ; ils resteront très probablement assez longtemps absents voulant visiter un peu chacun de sa famille, & assez longtemps à Paris où ils comptent s’occuper d’un appartement, car il est à peu près décidé que l'on habitera Paris, le moulin étant un peu trop loin du Monde ; c’est bien à regret que je les vois dans l’intention de nous quitter & cependant je ne puis que les approuver, bonne-Maman sera incontestablement mieux à Paris que dans son isolement, & si bon-papa préfère Vieux-Thann en peu de mois il aura pris ses habitudes de Paris & il ne regrettera plus son Moulin.

Mme  Stackler[6] est installée dans son logement Z. & dès cette semaine la maison Heuchel recevra son nouveau locataire, je devrais dire ses locataires car le fils Schirmer habite avec son père quoique étant employé dans une maison de banque à Mulhouse. Tous les matins il doit quitter par le train de 6 h & rentrer le soir à 6 ½ h. Il me semble que cet arrangement doit nuire considérablement à son avancement dans la maison qui l’occupe.

Je savais bien que tu serais un peu moins indifférente aux affaires de la fabrique une fois que tu y seras intéressée plus directement, le Moi, quoique l’on fasse, est toujours un grand personnage qui prime & agit ses pensées.
Tu voudrais donc un gros dividende & malheureusement tu tombes justement pour ta première participation assez mal. Comme nous ne voulons pas forcer les choses, ce qui est encore assez facile lorsque l’on arrête les comptes, donner à l’amortissement ce qui était prévu & même pour la réserve il reste juste assez pour distribuer 5 % aux actionnaires, ce qui fera pour vos 70 Actions 5 000 F. Tu vois qu’il n’y a pas encore à se lamenter beaucoup. car l’amortissement & la réserve forment déjà un Capital de 500 000 F qui appartient aux actionnaires c’est-à-dire près de 1 500 par action, ce qui pour vous représente de 25 à 30 mille F.
Vous recevrez vos 5 000 F vers le 20 Mai.
Nous avons toutes les procurations de nos actionnaires sauf celle de G. Duméril[7] qui n’est pas en retard. Nous aurions voulu avoir nos Actionnaires ici pour leur proposer une forte dépense pour de nouvelles rames mais comme dans toutes les sociétés que je vois, l’Actionnaire est un bon mouton qui se laisse guider par son gérant.  

Il y a 2 jours notre Rosberg était couvert de neige, très heureusement le voici de nouveau vert ; c’est aujourd’hui le premier jour de la lune rousse, une seule gelée comme celle d’il y a 10 jours ferait un mal immense, la Campagne est si belle. Êtes-vous contents de votre jardinier ? votre jardin doit commencer à verdir & à être gentil ?

De Nancy j’ai de bonnes nouvelles, ma sœur[8] se lève quelques heures par jour cependant les nuits sont encore assez mauvaises car elle tousse encore beaucoup ; dès que le temps sera beau & assez chaud, les Zapffel viendront habiter Colmar, ce changement d’air fera le plus grand bien à ma chère sœur ; sans doute elle y sera souvent seule, car Edgard me dit qu’il est toujours très occupé & ne peut s’absenter pour longtemps.

Le seul & premier ? officier que Vieux-Thann ait fourni à l’armée française un jeune Weinbrenner[9] vient d’être assassiné à Géryville province d’Oran, le pauvre garçon venait de se marier en Algérie en février dernier avec une charmante fille[10] d’un Capitaine ? C’était un excellent sujet qui laisse bien des regrets au village.

Sœur Marie Félicie (des écoles) est toujours malade, elles sont maintenant 7 sœurs pour les écoles. c’est beaucoup comme tu vois. Ce luxe vient de ce qu’il y a maintenant quantité d’enfants qui prennent des leçons particulières, outre les écoles c’est encore un externat même pour des jeunes filles de Thann. Bientôt Vieux-Thann sera la ville & la ville le village, sans les Kestner Vieux-Thann aurait le double d’habitants.
Sœur Bonaventure est bien tourmentée, elle vient de m’écrire pour me redemander du vin d’Espagne pour une de ses sœurs très malade du typhus, c’est le 10e cas dans son orphelinat. Notre docteur[11] les traite par l’Eau froide & du vin fort sans autre médicament & il n’en a pas encore perdu un seul. C’est à Bâle que cette vilaine maladie règne d’une force excessive & surtout dans les quartiers riches sans que l’on puisse savoir le cause. A Vieux-Thann heureusement il y a peu de Malades ; elle a fait quelques victimes Entre autre une charmante jeune.
Léon & sa femme[12] vont bien & leur fille[13] s’est promenée au jardin cet après-midi, mais beaucoup trop dans les Manteaux & les voiles bleus pour que cela lui fasse tout le bien voulu.

te voilà bien au courant des quelques évènements du village il ne me reste plus que de te charger d’embrasser Marcel[14] & Jeanne pour moi comme je t’embrasse, de cœur ton père
ChsMff


Notes

  1. Émilie Mertzdorff.
  2. Jeanne de Fréville.
  3. Aglaé Desnoyers, épouse d’Alphonse Milne-Edwards et Émilie Mertzdorff.
  4. Le Moulin où vivent les grands-parents Louis Daniel Constant Duméril et son épouse Félicité Duméril.
  5. Charles Auguste Duméril.
  6. Marie Stéphanie Hertzog, veuve de Xavier Stackler.
  7. Georges Duméril.
  8. Émilie Mertzdorff, épouse d’Edgar Zaepffel.
  9. François Xavier Weinbrenner.
  10. Marie Marguerite Souin, fille de Jean Nicolas Souin, capitaine en retraite.
  11. Le docteur Louis Disqué.
  12. Léon Duméril et son épouse Marie Stackler.
  13. Hélène Duméril.
  14. Marcel de Fréville.

Notice bibliographique

D’après l’original

Pour citer cette page

« Jeudi 28 avril 1881 (B). Lettre de Charles Mertzdorff (Vieux-Thann) à sa fille Marie Mertzdorff (épouse de Marcel de Fréville) (Paris) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Jeudi_28_avril_1881_(B)&oldid=40037 (accédée le 13 août 2022).

D'autres formats de citation sont disponibles sur la page page dédiée.