Dimanche 9 février 1879

De Une correspondance familiale


Lettre de Marie Mertzdorff (Paris) à son père Charles Mertzdorff (Vieux-Thann)


original de la lettre 1879-02-09 pages 1-4.jpg original de la lettre 1879-02-09 pages 2-3.jpg


Paris 9 Février 1879

Mon Père chéri,

Voilà bien bien longtemps que je ne t’ai pas écrit, et cependant j’avais à te remercier de la bonne longue lettre que tu m’as écrite et qui m’a fait tant de plaisir. Comme tu vois c’est Dimanche, Marthe[1] et Jeanne[2] sont avec nous, la première travaille et la seconde range avec Emilie[3] l’armoire à musique qui paraît-il en avait grand besoin, mais en se livrant à ces différentes occupations elles ne sont pas silencieuses, tant s’en faut, et j’ai peur que ma pauvre lettre ne s’en ressente un peu. Nous voilà subitement passés de l’hiver au printemps, il fait extrêmement doux depuis 2 jours, on étouffe partout et on ne songe plus qu’à se découvrir et à retirer ses grosses pelures d’hiver pour en endosser de moins épaisses. Hier il a plu beaucoup au milieu de la journée juste au moment où nous allions au cours de géographie[4] mais nos avons pu rester en tramway tout le temps de l’orage. Aujourd’hui nous avons été à la grand’ messe puis chez bonne-maman[5] qui va bien ; hier même elle a pu faire un petit tour de jardin ; oncle Alfred[6] a encore mal au pied.

Vendredi j’ai eu une longue séance d’atelier[7] pendant laquelle j’ai bien travaillé, oncle[8] est venu me chercher à 4h pendant que tante[9] allait avec Emilie au cours de chant. Je fais toujours la bosse à force et cela m’amuse beaucoup.

On n’entend plus en ce moment parler ni de bals ni de soirées, je crois que les affaires politiques[10] y sont pour beaucoup on n’est pas assez sûr du lendemain pour se réjouir et s’amuser. On n’entend plus parler que de destitutions, cela a été d’abord M. Mourier[11] de la Sorbonne puis maintenant c’est le tour du ministère, M. de Watteville[12] est à la tête de ceux qui probablement vont être mis à la porte et avec lui les principaux chefs des différentes parties enfin ceux qui connaissent bien leur service et qui font marcher les affaires malgré les changements continuels de ministres, tous gens qui pour la plupart ne se sont jamais de leur vie occupés de politique, c’est uniquement pour avoir leurs places et les donner à d’autres. Il me semble que tes voisins de Thann[13] doivent être bien contents.

Mais j’ai assez parlé de politique pour une personne aussi ignorante que moi sur cette matière ; passons à des sujets rentrant plus dans mon domaine, et descendons à la cave où mes poires se portent merveilleusement bien et d’où elles remontent souvent pour venir symétriquement empilées dans un compotier nous régaler car elles sont excellentes, c’est du Messire Jean n’est-ce pas que tu nous as envoyé ? Merci encore mon Père chéri, pour cet envoi qui a été parfaitement bien accueilli comme tu vois.

Je t’envoie dans cette lettre une lettre de quête de J. Brongniart et je suis tout prête à te servir de banquier dans cette affaire sans demander de toi de trop grands intérêts de l’argent que je t’avancerai, Tu n’as qu’à parler.

Je te plains mon pauvre Père, de te trouver tout seul à la maison et d’avoir à t’occuper de tous les petits détails journaliers. J’espère pourdonc pour 2 raisons que ces Messieurs[14] ne s’oublieront pas dans l’empire d’Allemagne. Adieu mon Père chéri, Céline[15] (car tu sais que tante est enfin débarrassée de Joséphine[16] et que cette dernière est très avantageusement remplacée) attend ma lettre pour la poste, je t’embrasse de toutes mes forces.

Ta fille qui t’aime beaucoup,
Marie


Notes

  1. Marthe Pavet de Courteille.
  2. Jeanne Brongniart.
  3. Emilie Mertzdorff, sœur de Marie.
  4. Cours de géographie donné par Caroline Kleinhans.
  5. Jeanne Target, épouse de Jules Desnoyers.
  6. Alfred Desnoyers.
  7. Séance chez le peintre Paul Flandrin.
  8. Alphonse Milne-Edwards.
  9. Aglaé Desnoyers, épouse d’Alphonse Milne-Edwards.
  10. Le 30 janvier Mac-Mahon, président de la République, démissionne ; il est remplacé par Jules Grévy.
  11. Adolphe Mourier.
  12. Louis Olivier de Watteville Du Grabe.
  13. Allusion à Auguste Scheurer-Kestner et à Jules Scheurer ?
  14. Léon Duméril et Frédéric Eugène Jaeglé doivent partir en voyage d’affaires à Berlin.
  15. Céline, employée par les Milne-Edwards.
  16. Joséphine, employée par les Milne-Edwards.

Notice bibliographique

D’après l’original

Pour citer cette page

« Dimanche 9 février 1879. Lettre de Marie Mertzdorff (Paris) à son père Charles Mertzdorff (Vieux-Thann) », Une correspondance familiale (D. Poublan et C. Dauphin eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Dimanche_9_f%C3%A9vrier_1879&oldid=42453 (accédée le 25 juin 2024).

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