Mardi 4 et jeudi 6 février 1879

De Une correspondance familiale

Lettre de Charles Mertzdorff (Vieux-Thann) à sa fille Marie Mertzdorff (Paris)

original de la lettre 1879-02-04 pages 1-4.jpg original de la lettre 1879-02-04 pages 2-3.jpg


Mardi 4/6 février 79

Ma chère Marie   Il fait un temps si triste si désagréable que pour un peu l'oublier je ne vois rien de mieux que de causer un peu avec ma chérie, cela fait oublier bien des petites misères & comme la pluie compte dans cette catégorie, je crois mon remède excellent.
& cependant en fait de petites nouvelles je suis si pauvre que j'aurai bien de la peine à t’intéresser un peu.

Hier le Docteur est venu faire visite à Hélène[1] qui à ce qu'il paraît fait ses premières grosses dents & a quelques rougeurs sur sa petite peau, elle ne dormait plus si bien, etc. Les petits bébés ont le don de vous donner des peurs bleues pour rien, & c'est heureusement ce qui est le cas chez la petite demoiselle. Ce n'est rien.
La maman & Léon[2] sont venus passer une heure chez moi hier au soir, je lisais dans le moment Soll und Haben de G Freytag[3] qui fait partie de la petite bibliothèque allemande qui vous est destinée. Marie ne va pas mal mais elle a toujours sa pauvre figure de Vendredi tandis que Léon, continue à prospérer.

Comme d'habitude j'ai passé mon Dimanche à la maison & grâce à mes pantoufles & le mauvais vouloir de ma chaussure je n'ai pas fait ma visite aux Berger, comme j'en avais le matin encore le projet. Ce que c'est que les mauvaises habitudes & je trouve que tu fais sagement en excluant de ton armoire pareils meubles qui finissent par s'imposer.
Tu vois que malgré la vie mondaine de Vieux-Thann je me rouille de plus en plus ce que je ne puis que constater tout en le blâmant & regrettant de ne plus avoir l'énergie nécessaire pour me réformer.

Messieurs Léon & Jaeglé[4] n'ont pas encore su fixer le jour de leur fameux voyage d'exploration[5]. cependant ledit voyage en principe reste décidé, est trouvé de plus en plus nécessaire, mais les pantoufles !!.
Pour Léon surtout, Berlin a peu d’attraction & je le comprends.

Ce qui précède est écrit depuis 2 jours. Hier Mercredi j'étais seul à la maison, ces Messieurs à Mulhouse & j'étais toute la journée distrait de mon occupation de prédilection. Ce matin Jeudi, avant de quitter mon bureau je tiens encore à vous dire que je vous aime bien & vous prier de ne pas m'en vouloir de vous oublier ainsi. Mais distinguons, ne pas écrire n'est pas oublier, car les pensées vont toujours le train, si la plume est paresseuse ce n'est pas leur faute.
Nos Messieurs se préparent à quitter fin de la semaine ou commencement de l'autre, ils y paraissent décidés de sorte que je serai seul une 15aine au moins ce qui ne me réjouit plus car je ne suis plus du tout au courant des affaires & j'aurai un peu de mal à m'y mettre, il y a si longtemps que je ne vis qu'entre mes enfants[6] & mon usine que cette dernière m'échappe forcément & que j'y serai de trop.

Depuis hier le brouillard s'est dissipé mais le soleil a bien du mal à paraître, enfin nous marchons vers le printemps ce qui fait toujours plaisir à penser.

Je reçois à l'instant une lettre des Paul[7] qui s'annoncent pour Lundi prochain. Ils ne m'arrivent pas à propos étant seul à la fabrique je ne saurai pas beaucoup m'occuper d'eux. Ils n'ont pas voulu venir avant, se proposant de courir un peu les montagnes & jusqu'à présent le temps ne s'y prêtait pas. Je ne puis pas leur dire de ne pas venir, car ces Messieurs de retour je serai tout près de mon départ & de mon voyage d'exploration à mon idée. Marie est un peu souffrante elle a dû garder son lit hier & avant-hier, c'est bien fâcheux de ne pas lui voir plus de santé. En ce moment Demoiselle Oberlé[8] est auprès de Mme Stackler[9] ce seront de nouvelles occasions de fêtes.

Je trouve que tu fais bien d'essayer un peu la peinture & il est bien naturel qu'au début tu ne réussisses pas c'est toujours ainsi & tu ne voudrais pas être phénomène ? Hier bonne-maman[10] m'a donné ce petit mot pour ajouter à ma lettre.
C'est bien à regret que je vois mon papier trop court, mais je n'ai pas le temps de prendre nouvelle feuille, le courrier est là & il faut que je te quitte.

Je vous embrasse de tout cœur. ChsMff. Voila les Berger qui diminuent encore les heures de travail. Ce ne sont que des ½ journées, il est temps que l'hiver tire à sa fin pour les pauvres gens.


Notes

  1. Hélène Duméril.
  2. Marie Stackler et son époux Léon Duméril.
  3. Gustav Freytag (1816-1895), Soll und Haben, 1855 ; la première traduction en français de ce roman, Doit et avoir, date de 1857.
  4. Frédéric Eugène Jaeglé.
  5. Voyage d’affaires projeté en Allemagne.
  6. Marie et sa sœur Emilie Mertzdorff.
  7. Paul Nicolas et son épouse Stéphanie Duval.
  8. Clémentine Oberlé.
  9. Marie Stéphanie Hertzog, veuve de Xavier Stackler.
  10. Félicité Duméril, épouse de Louis Daniel Constant Duméril.

Notice bibliographique

D’après l’original

Pour citer cette page

« Mardi 4 et jeudi 6 février 1879. Lettre de Charles Mertzdorff (Vieux-Thann) à sa fille Marie Mertzdorff (Paris) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Mardi_4_et_jeudi_6_f%C3%A9vrier_1879&oldid=40999 (accédée le 14 août 2022).

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