Dimanche 2 mars 1879

De Une correspondance familiale

Lettre de Marie Mertzdorff (Paris) à son père Charles Mertzdorff (Vieux-Thann)

original de la lettre 1879-03-02 pages 1-4.jpg original de la lettre 1879-03-02 pages 2-3.jpg


Paris 2 Mars 79.

Mon cher Papa,

Je ne veux pas recommencer aujourd’hui la même bêtise que tous les Dimanches et comme je prévois que je n’aurai pas beaucoup de temps cette après-midi je veux dès ce matin venir causer avec toi ; il est 8h ¼ nous déjeunerons à 9h car oncle[1] doit aller ensuite dans la ménagerie avec le nouveau directeur M. Frémy[2] ; ce pauvre oncle est littéralement accablé d’occupations en ce moment par bonheur il y résiste sans trop de fatigue ; c’est son cours à l’École 3 fois par semaine, des examens, des commissions continuelles comme ce matin car il y a bien des choses qu’il faut revoir et remettre en ordre et oncle est constamment appelé, des épreuves sans nombre à corriger enfin des visites de candidat[3] ce qui n’est pas drôle non plus cependant malgré l’ennui de ces visites est bien diminué par le bon accueil que tout le monde lui fait à oncle, sa nomination est sûre et plus que sûre il aura même une splendide majorité d’après mes calculs il me semble qu’il aura bien entre 40 et 50 voix sur les 60 ; M. Bert[4] ne se présente pas, il a bien vu d’après la manière dont dès le début tout le monde s’engageait pour oncle qu’il ferait une fausse campagne.

Je n’ai rien de bien gai à t’annoncer aujourd’hui, nous ne sommes entourées que de personnes en deuil ; Vendredi nous avons appris la mort subite du général Saint-Martin[5], c’est un malheur affreux. Tu te rappelles sans doute l’avoir vu chez lui le jour de la réunion de Mme Roger[6], c’était un homme excellent aimé de tous ceux qui le connaissaient et nous citions toujours sa famille comme type d’un ménage heureux. Quel coup pour sa pauvre femme[7] qui se trouvait seule à Grenoble avec ses enfants[8] loin de tous ses parents et amis ! Mme Roger est bouleversée.
Un autre malheur bien grand et bien affreux aussi se prépare ici : le petit Becquerel[9] est au plus mal depuis 2 jours ; tout le monde s’était rattaché à cet enfant, son père[10] l’adorait et, d’après ce qu’on nous disait hier je crois qu’il n’y a plus d’espoir ; il y aura ce mois-ci un an que sa mère est morte ! Il y a vraiment des gens trop malheureux.

Mardi nous attendons M. Mme Camille Trézel[11] et leurs 2 petits garçons qui arrivent chez tante Louise[12], ils avaient dû de tout temps faire ce voyage au printemps mais ils l’ont beaucoup avancé parce que Mme Camille est très souffrante et ils ont voulu consulter un médecin ; je crois que c’est bien inquiétant ; dans la dernière lettre on disait qu’elle s’était trouvée mal 10 fois en un jour, avec cela elle n’a pas de bonne, impossible d’en trouver dans leur petit trou et elle était forcée de faire tout elle-même.
Hier nous avons eu à dîner M. Filhol[13] ; il est toujours désespéré d’avoir si mal fait sa conférence mais il prétend que jamais de sa vie il n’a autant souffert de l’intimidation et de la peur il dit que c’était horrible.
Nous sommes retournées hier au cours d’anglais, Mme Foussé[14] ne va pas mal quoique elle soit couleur de cire mais elle est si courageuse qu’elle ne s’arrête qu’à la dernière extrémité.

Adieu, mon cher Papa, j’espère que nous entrons définitivement dans la semaine qui doit t’amener ici et je m’en réjouis bien ; je t’embrasse en attendant avec toute la force dont je puis disposer.
ta fille
Marie

J’embrasse bien fort bon-papa et bonne-maman[15]. Nous irons tantôt faire des visites dans la famille ce qui ne nous est pas arrivé depuis le 1er Janvier ! M. Aubry[16] doit revenir aujourd’hui pour ne plus repartir [ensuite].


Notes

  1. Alphonse Milne-Edwards.
  2. Edmond Frémy.
  3. Alphonse Milne-Edwards postule à la succession de Paul Gervais à l’Académie des sciences.
  4. Paul Bert.
  5. Édouard Auguste Saint-Martin.
  6. Pauline Roger, veuve de Louis Roger.
  7. Joséphine Félicité Rouxel de La Rouxellière.
  8. L’un de ces enfants est Paul Marie Alphonse Saint-Martin.
  9. Jean Becquerel.
  10. Antoine Henri Becquerel, veuf de Julie Jamin.
  11. Antoine Camille Trézel et son épouse Louise Ida Martineau, parents d’Henri et Félix Jean Trézel.
  12. Louise Milne-Edwards, veuve de Daniel Pavet de Courteille.
  13. Henri Filhol.
  14. Céline Silvestre de Sacy, épouse de Frédéric Foussé, qui donne des cours d’anglais et dont le père vient de mourir.
  15. Louis Daniel Constant Duméril et son épouse Félicité Duméril.
  16. Marcel Aubry.

Notice bibliographique

D’après l’original

Pour citer cette page

« Dimanche 2 mars 1879. Lettre de Marie Mertzdorff (Paris) à son père Charles Mertzdorff (Vieux-Thann) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Dimanche_2_mars_1879&oldid=39463 (accédée le 11 août 2022).

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