Dimanche 15 septembre 1844

De Une correspondance familiale

Lettre d’André Marie Constant Duméril (Londres) à sa femme Alphonsine Delaroche (Paris)

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Londres le Dimanche 15 7bre 1844

à huit heures du matin.

Ma chère amie,

j’ai subitement interrompu hier la lettre que je t’écrivais parce que M. DelaRoche[1] avait été induit en erreur sur l’heure de la levée de la poste qu’il croyait être à six h. 1/2 au lieu de 5 h 1/2 enfin j’ai préféré la faire partir telle quelle pour te donner de mes nouvelles. j’en étais je crois, car je n’ai pas eu le temps de me relire, à notre arrivée ici le vendredi soir à six heures. nous sommes bien logés comme je te l’avais annoncé Leicester Square hôtel de la Sablonnière où tous les domestiques parlent français. après avoir soupé nous avons arpenté la ville pendant près de deux heures dans les principales rues qui étaient très bien éclairées au gaz et par les lumières des boutiques qui sont tenues ici avec beaucoup de luxe dans les étalages dont les annonces sont toutes pompeuses et exagérées.

hier Samedi nous avons complètement employé la journée en courses qui m’ont parfaitement intéressé mais les distances sont si grandes que nous avons pris cinq ou six voitures à diverses reprises. je vais te raconter à peu près dans leur ordre les choses que nous avons vues. d’abord et parce que c’était le samedi M. DelaRoche a pensé que nous devions aller au grand marché aux poissons au Billingsgate. ce n’est pas un bel établissement. cette poissonnerie est à peu près semblable à celle de paris mais il y avait des milliers de gros poissons, saumons, truites, morues fraîches, merlans, soles, puis des harengs et des poissons plats comme en Belgique, des huîtres, des homards, tourteaux, crevette, tout vivant. nous ne sommes restés là qu’un quart d’heure et nous sommes venus dans le voisinage, à peu près, visiter la fameuse Eglise de St Paul. C’est un magnifique monument, admirable par son étendue et ses proportions hardies. véritablement plus élégantes que celles de notre panthéon. elle est destinée aux mêmes usages. c’est-à-dire qu’on y place des monuments en marbre par décision des parlements en l’honneur des hommes célèbres qui ont rendu des services à la patrie dans l’art militaire, naval et pour la littérature, les beaux-arts, les sciences. nous sommes montés dans les parties supérieures pour prendre à cette hauteur quelque idée de la ville, ce à quoi les brouillards ont mis obstacle.

j’ai oublié de te dire qu’auparavant nous avons visité en dehors seulement, car il était trop matin pour être admis dans les salles d’armes et dépôts des Richesses de la couronne, les tours et les cours où nous avons remarqué les soldats et portiers en costume des temps anciens et les premiers faisant avec une précision mécanique des exercices militaires.

nous sommes rentrés pour déjeuner et ensuite nous nous sommes présenté chez M. Latham le frère que nous avons trouvé dans son bureau avec un de ses frères le plus jeune, l’aîné ne parle pas Français. nous sommes invité à aller dîner mercredi à sa campagne. peut-être y coucherons-nous. elle est dans le voisinage du palais de Windsor que nous visiterons. Le jeune homme doit venir nous prendre aujourd’hui pour nous diriger pendant la journée, il parle français. nous allons voir le parc du Régent et tous les établissements qui en dépendent ou qui sont dans le voisinage.

M. DelaRoche est allé chez ses correspondants dont il n’a trouvé qu’un des associés avec lequel il n’a pu parler qu’Anglais. en sortant de là je suis allé à l’établissement de la compagnie des indes où se trouve une très belle collection d’objets d’histoire naturelle. elle n’est pas publique dans ce moment et l’on y procédait à un nettoyage. nous y avons été admis et presque malgré moi j’ai été mis en Rapport avec le Directeur dont j’ai eu beaucoup à me louer et qui me procurera, tu peux le dire à Bibron, ce qui nous manque de l’ouvrage de P. Russell[2] sur les serpents dont j’ai vu la collection. nous sommes resté là près de deux heures.

puis nous sommes descendus sous la tamise dans le tunnel[3] que nous avons parcouru et visité les appareils à l’aide desquels sa construction a été opérée mais il serait trop longtemps de t’en parler ici.

après le Dîner nous avons fait partie en voiture partie à pied une course immense dans les hauts quartiers de Londres. en particulier pour aller dans l’hôtel où logeait Horace Say qui est maintenant en course à Birmingham. nous savons que M. Taylor[4] est ici.

Le soir nous sommes allés voir la collection la plus curieuse qu’on visite pour de l’argent, des objets chinois de toute nature. c’est un spectacle des plus intéressants car toutes les parties des arts y sont représentées par des échantillons choisis avec goût et discernement et offerts à la curiosité dans l’ordre le plus admirable.

nous sommes parfaitement bien pour la santé, nous n’avons pas encore reçu de lettres du Havre mais tu dois avoir eu des nouvelles de ton côté. Emilie[5] était très bien le soir de notre départ. tu sais que nous devons être au Havre vendredi matin au plus tard et que je t’embrasserai Samedi. adieu le papier et le temps me manquent. bien des amitiés et souvenirs pour toute la famille.


Notes

  1. Michel Delaroche, beau-frère d’André Marie Constant Duméril.
  2. Patrick Russell est l’auteur de An Account of Indian serpents collected on the coast of Coromandel... (grand in-folio, VIII-91 pages, planches en couleurs), ouvrage publié à Londres en 1796.
  3. Dans le quartier des docks, l’ingénieur français Brunel a construit un tunnel sous la Tamise, à 5 mètres en-dessous du lit du fleuve (1825-1843). Le tunnel n’est accessible qu’aux piétons et reste peu fréquenté.
  4. Philip Taylor a épousé Pauline Comte en 1843.
  5. Emilie Delaroche, épouse d’Adrien Joseph Gastambide.

Notice bibliographique

D’après l’original (il existe également une copie dans le livre des Lettres de Monsieur Constant Duméril à sa femme, p. 61-65)

Annexe

Madame

Madame Duméril

rue Cuvier n°7

Aujardin du Roi

Paris

Pour citer cette page

« Dimanche 15 septembre 1844. Lettre d’André Marie Constant Duméril (Londres) à sa femme Alphonsine Delaroche (Paris) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Dimanche_15_septembre_1844&oldid=39382 (accédée le 14 août 2022).

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