Vendredi 26 octobre 1877

De Une correspondance familiale

Lettre de Marie Mertzdorff (Paris) à son père Charles Mertzdorff (Vieux-Thann)

original de la lettre 1877-10-26 pages 1-4.jpg original de la lettre 1877-10-26 pages 2-3.jpg


Paris le 26 Octobre 1877.

Voilà ma leçon de dessin arrangée, et en attendant ma maîtresse[1] je viens faire une visite à mon petit papa. Si j’étais vertueuse je me mettrais à dessiner mais l’immense tête barbue qui m’attend m’épouvante, jamais je ne m’en tirerais toute seule car il faut que je te dise que depuis quelque temps je ne dessine plus que la bosse ; j’ai fini la tête de Minerve je vais faire maintenant le Laocoon puis je recommencerai Minerve de profil ; ce sont là comme tu vois de beaux projets mais ne t’attends pas à trouver des chefs d’œuvre ta déception serait trop grande. Je suis retournée Mercredi chez M. Flandrin[2] et j’ai continué la même tête ; je suis toujours extrêmement ahurie en sa présence et quand j’en sors je ne comprends plus rien du tout ; je crois que si à la fin de la leçon il voulait me persuader que j’ai dessiné ma tête à l’envers je finirais par lui dire qu’en effet il a raison.

Nous allons prendre aujourd’hui notre 2e leçon d’anglais[3] ce qui nous est fort utile car pendant les vacances au lieu de faire des progrès nous avons plutôt un peu oublié ; que sera-ce donc pour l’allemand ? Nous n’avons pas encore eu le courage de demander à Mme Lima[4] de revenir. C’est bien lâche n’est-ce pas ?

Il n’y a toujours rien de décidé quant aux cours que je suivrai ; tante[5] tu sais penchait pour la sorbonne mais allant 2 fois par semaine rue du Bac[6] juste les jours où se font les cours supérieurs il sera bien difficile de ne pas les suivre ; du reste les uns et les autres ne commenceront qu’à la fin de Novembre nous avons encore le temps de réfléchir. Je ferai probablement la même chose que Paule[7] ; c’est ce que je souhaite ardemment.

Ici il ne se passe rien de particulier ; le départ de M. Camille[8] approche à grands pas il quittera définitivement Paris Mercredi prochain ; sa femme[9] est en ce moment chez sa mère[10] ; leur déménagement est fait depuis longtemps puisque leur appartement est loué et habité. M. Camille est toujours enchanté sa femme ne dit rien mais je crois qu’elle est bien triste de s’éloigner ainsi de toute sa famille et de partir pour un pays tout à fait inconnu.

M. Brongniart[11] a dîné Mercredi avec nous Jeanne[12] est toujours à Gisors.

Marthe[13] se porte à merveille, c’est une vraie jeune fille maintenant et elle devient de plus en plus raisonnable et gentille ; je ne sais si nous t’avons dit qu’elle venait prendre ses leçons de dessin avec nous ; de sorte que nous avons un vrai petit cours ; c’est très amusant, cette pauvre Mlle Duponchel ne sait quelquefois pas à laquelle aller toutes nous l’appelons ensemble.

Si nous allons tous bien ici je ne te dirai pas la même chose de Mme Dumas[14] ; elle est toujours souffrante sans être positivement malade ; elle ne mange pas, passe une partie de son temps couchée et a une mine épouvantable qui nous tourmente tous c’est vraiment effrayant de la voir ainsi. Jean[15] au contraire est enchanté de son collège, il déclare qu’il ne pensait pas qu’on pût s’y amuser autant, il a eu d’excellentes notes et son professeur est enchanté de lui et lui de son professeur ; c’est parfait, seulement il travaille un peu trop.

Maintenant que chacun a passé en revue devant toi je vais moi aussi paraître t’embrasser aussi fort que je pourrai, te dire que je t’aime énormément ; que je vois avec bonheur arriver le mois de Novembre puisqu’il doit t’amener ici ; tu sais, tu nous l’as promis à Cannes[16], oncle Léon[17] ne se marie plus cette année.

J’entends Mlle Duponchel vite un dernier baiser.
Ta fille qui t’aime de tout son cœur,
Marie


Notes

  1. Marie Louise Duponchel, professeur de dessin.
  2. Le peintre Paul Flandrin donne quelques leçons à Marie Mertzdorff.
  3. Leçon d’anglais avec Céline Silvestre de Sacy, épouse de Frédéric Foussé.
  4. MmeLima, professeur d’allemand.
  5. Aglaé Desnoyers, épouse d’Alphonse Milne-Edwards.
  6. Le cours de Mlle des Essarts, fondé par Mme Boblet.
  7. Paule Arnould.
  8. Antoine Camille Trézel, nommé à Saint-Claude dans le Jura.
  9. Louise Ida Martineau, épouse de Antoine Camille Trézel.
  10. Ida Marie Malgrange veuve d'Henri Jean Baptiste Martineau.
  11. Edouard Brongniart.
  12. Jeanne Brongniart, fille du précédent.
  13. Marthe Pavet de Courteille.
  14. Cécile Milne-Edwards, épouse de Ernest Charles Jean Baptiste Dumas.
  15. Jean Dumas.
  16. Cannes, lieu de villégiature de la famille en septembre 1877.
  17. Léon Duméril, associé à Charles Mertzdorff, a épousé Marie Stackler en avril 1877 à Vieux-Thann.

Notice bibliographique

D’après l’original

Pour citer cette page

« Vendredi 26 octobre 1877. Lettre de Marie Mertzdorff (Paris) à son père Charles Mertzdorff (Vieux-Thann) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Vendredi_26_octobre_1877&oldid=42550 (accédée le 18 août 2022).

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