Samedi 13 avril 1878

De Une correspondance familiale

Lettre de Marie Mertzdorff (Paris) à son père Charles Mertzdorff (Vieux-Thann)

original de la lettre 1878-04-13 pages 1-4.jpg original de la lettre 1878-04-13 pages 2-3.jpg


Paris 13 Avril 78.

J’ai été si malheureuse depuis quelque temps en t’écrivant, mon Père chéri, que je veux aujourd’hui commencer par là ma journée afin d’être sûre de mener à bien ma lettre. Cependant je ne crois pas avoir grand-chose à te raconter, Emilie[1] a dû te mettre au courant des rares événements de la semaine.

Mme Camille[2] nous a quittés Mercredi soir, à notre grand regret, car elle animait la maison d’une manière très agréable. Le petit Henri[3] est devenu charmant, oncle[4] prétend que c’est depuis que sa grand’mère n’est plus là pour le gâter ce qui fait bondir la pauvre Mme Trézel[5]. Du reste elle est partie avec sa belle-fille pour passer quelque temps chez elle à Saint-Claude. Tu vois donc que maintenant la famille est plus que réduite il ne reste plus que la pauvre bonne-maman Trézel[6] qui s’ennuie beaucoup et qui aspire au retour de ces dames Dumas et Pavet[7]. Cependant il n’est pas encore question de revenir dans leurs lettres ; tante Cécile, sans être malade, n’a pas de forces et depuis plus de 3 mois n’est pas encore sortie du jardin ; Jean suit régulièrement son collège mais a sans cesse mal à la tête et les jours de congé il préfère les passer à la maison même dans son lit plutôt que d’aller se promener avec ses camarades. La seule personne florissante de la colonie c’est Marthe ; il paraît qu’elle engraisse et que ni le vent ni la pluie n’ont le pouvoir de pâlir ses grosses joues. Elle m’a écrit avant-hier une lettre bien gentille, son style est vraiment incroyable pour une petite fille de son âge, je trouve qu’on lui donnerait bien 16 ou 17 ans. Elle me raconte les promenades qu’elle fait mais on sent bien qu’au fond elle se réjouit de rentrer à Paris et de retrouver ses cours et ses amies.

Quel beau temps nous avons en ce moment-ci, mon petit Père. Tout verdit ; le magnolia est en fleur, l’arbre de Judée est rose, les feuilles des marronniers paraissent, c’est le moment le plus agréable de l’année ; avec cela, depuis 2 jours, un soleil radieux a remplacé la pluie et invite à la promenade ; aussi nos fenêtres sont-elles ouvertes et on sent une bonne petite odeur de foin qui monte jusqu’à nous car on fauche tout en ce moment. Je trouve que c’est surtout au printemps qu’on jouit de n’être pas dans une rue et d’avoir pour horizon autre chose que des toits et des cheminées tordues[8].

Ce que tu nous dis des Paul[9] nous a fait beaucoup de peine ; Jeanne Merhle[10] est venue faire ces jours-ci sa visite de noce, mais nous étions sorties de sorte que nous n’avons pas eu de nouvelles.

Nous avons pris hier notre leçon de Mme Roger[11] et de là nous avons été au cours de chant où nous avons vu Paulette[12] ; elle partira probablement le Lundi de Pâques pour Saint-Gobain avec toute sa famille, ses frères comptent faire le voyage entièrement à vélocipède, ils mettront, je crois, 3 jours.
Jeudi j’ai eu mes 3 cours ; la littérature[13] continue à m’intéresser beaucoup nous sommes tout à fait dans l’histoire ; cette semaine nous avons fait Jules César, Tite-Live et Tacite aussi je m’attends à un devoir très long et très difficile.
Avant d’aller chez Mme Roger hier nous avons fait une promenade archéologique avec Mlle Magdelaine à la Sorbonne et à Saint-Étienne du Mont ; nous sommes en plein 17siècle, c’est une étude qui m’intéresse beaucoup et je compte la travailler un peu cette été ; voilà les projets d’été qui commencent déjà je ne sais vraiment pas comment on peut s’ennuyer, je trouve qu’on a toujours plus de choses à faire qu’on ne peut.

Je ne sais si Emilie t’a dit que cette pauvre Marie Viollet[14] vient d’échouer à son examen supérieur ! elle était si bien prête ! c’est l’arithmétique et la géométrie qui l’ont perdue. Adieu mon Papa chéri, je t’embrasse de tout mon cœur comme je t’aime tu sais, n’est-ce pas que c’est beaucoup, beaucoup, beaucoup,
ta fille,
Mary

J’embrasse bien fort bon-papa et bonne-maman[15] ainsi que tante Marie et oncle Léon[16] dont je n’ai pas oublié Mardi l’anniversaire.


Notes

  1. Emilie Mertzdorff, sœur de Marie.
  2. Louise Ida Martineau, épouse d’Antoine Camille Trézel.
  3. Henri Trézel.
  4. Alphonse Milne-Edwards.
  5. Antoinette Julie Garnier, veuve de Pierre Félix Trézel, belle-mère de Louise Ida Martineau-Trézel.
  6. Auguste Maxence Lemire, veuve de Camille Alphonse Trézel.
  7. Cécile Milne-Edwards, épouse d’Ernest Charles Jean Baptiste Dumas et Louise Milne-Edwards, veuve de Daniel Pavet de Courteille séjournent à Cannes avec leurs enfants Jean Dumas et Marthe Pavet de Courteille (14 ans ½).
  8. Marie Mertzdorff habite avec les Milne-Edwards dans le Jardin des plantes.
  9. Paul Nicolas et son épouse Stéphanie Duval.
  10. Jeanne Laroze a épousé Joseph Jules Frédéric Merlhe le 27 février 1878.
  11. Pauline Roger, veuve de Louis Roger, professeur de piano.
  12. Paule Arnould, dont le beau-frère Alfred Biver est directeur général des Glaceries Saint-Gobain.
  13. Cours de littérature donné par Eugène Talbot ?
  14. S’agit-il de Marie Viollet ou, dans une autre famille, de Marie Violet ?
  15. Louis Daniel Constant Duméril et son épouse Félicité Duméril.
  16. Marie Stackler et son époux Léon Duméril.

Notice bibliographique

D’après l’original

Pour citer cette page

« Samedi 13 avril 1878. Lettre de Marie Mertzdorff (Paris) à son père Charles Mertzdorff (Vieux-Thann) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Samedi_13_avril_1878&oldid=35328 (accédée le 8 août 2022).

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