Mi-avril 1878

De Une correspondance familiale


Lettre de Marthe Pavet de Courteille (Cannes) à Marie Mertzdorff (Paris)


original de la lettre mi-avril 1878 pages 1-4.jpg original de la lettre mi-avril 1878 pages 2-3.jpg


Ma petite Marie chérie,

J’ai reçu ta lettre ce matin qui m’a trouvée bien contente ; je vais te dire pourquoi, mais avant il faut que je te remercie de ta lettre et que je te dise que les lettres que vous m’envoyez, qu’elles soient bien ou mal écrites, cela m’est égal, du moment que j’en ai, cela me suffit.
Avant de me lancer dans mon récit je veux te demander d’envoyer mes grands cachets au cours, on les demande pour Mercredi même avant ; donne-les à Marguerite[1], elle les enverra en même temps que les siens.

Figure-toi que ce matin, maman[2] était sortie, comme elle fait tous les matins pour conduire Jean[3] au collège et ensuite aller à la messe. En plus elle avait été trouver l’évêque[4] que tante[5] nous avait recommandé et après avoir réglé ses affaires personnelles, elle lui a parlé de moi et devine ce qu’elle lui a demandé je te le donne en cent, en mille ; tu ne trouveras pas, aussi je vais te le dire : Elle lui a demandé s’il ne connaîtrait pas une jeune fille à peu près de mon âge, afin que je puisse faire connaissance avec elle ! N’est-ce pas que tu ne l’aurais pas deviné ? et moi non plus. Alors Monseigneur (je ne sais pas son nom) lui a parlé d’une jeune fille qui a mon âge je crois et qui est sa parente. Elle demeure juste à côté de nous, nous n’aurons pas besoin de sortir de la propriété pour aller la trouver, je crois.
[Le] chalet est vis-à-vis de ma chambre je vois deux des fenêtres. Ce sera charmant, si elle est gentille ; enfin il y en a encore deux autres qu’il connaît et qui sont très gentilles. Il y en a même 4 je crois ; mais je ne pense pas que j’aille chez toutes, ce serait trop.
J’en suis enchantée comme tu penses car faut-il te l’avouer, je m’ennuyais pas mal et j’avais beau faire tous mes efforts pour ne pas le laisser paraître, maman s’en est aperçue. J’avais bien souvent envie de pleurer en pensant à mon cher Jardin des Plantes ou plutôt à ceux et à celles qui y étaient habitaient. Mes pensées étaient bien plus avec vous, mes amies chéries[6] qu’à Cannes. Je regrettais le cours, tout enfin ! Jean part à 8h moins 1/4 et ne rentre que tard ; je vais le chercher à 4h 1/2 et à 5h il se remet à son travail jusqu’au dîner et après c’est à peine s’il a un quart d’heure. Le travail ne m’amuse guère, comme tu le sais, bien qu’il m’ennuie moins qu’autrefois et dans mes récréations je n’avais pour toute ressource que mon crochet, ou ma tapisserie ou M. Guizot ; tante Cécile[7] lisait et alors maman et moi prenions M. Guizot ou si tante travaillait je lisais tout haut. Il paraît que cette vie est trop sérieuse pour une petite folle comme moi ? J’espère bien que Mademoiselle je ne sais qui, me plaira et alors cela changera beaucoup pour moi notre vie.
Je recommence à dessiner Mme Junon, afin que tante Cécile voie ce que je peux faire seule. Mes grosses mains ne sont pas faites pour dessiner je ne fais que des horreurs et comme tante Cécile ne veut pas les corriger beaucoup, elles restent des horreurs ! Il est vrai que cela m’apprend plus de corriger et recorriger moi-même que si on me le faisait. En tout cas ce n’est pas trop amusant.
Tante Cécile a pris un abonnement de livres, mais comme je ne peux naturellement pas les lire, elle m’a dit qu’elle en demanderait un pour moi dimanche parce que on donne pour les grandes personnes et heureusement pour les petites aussi.

Nous devons aller demain aux Hespérides ; je n’y suis pas encore allée. Je suis bien contente de savoir que la tante[8] a une petite fille puisqu’elle en désirait une et en outre pour Émilie, je suis sûre qu’elle préfère une filleule, c’est bien plus gentil. Nous allons former un trio de marraines.

La dernière page de ta lettre m’a bien amusée ; je vois entrer mes frères dans la chapelle et faire leur prière sérieusement mais quant à André[9] j’avoue que j’aurais cru qu’il ne pourrait jamais se tenir tranquille. Vous deviez avoir bien envie de rire.

Nous nous trouvons avoir des nouvelles de Vaugirard par tante et aussi par une des sœurs qui nous écrivait que Jeanne[10] avait mal au doigt. Cette pauvre Jeanne a bien souvent mal aux doigts. Le temps est toujours magnifique. J’ai supprimé ma camisole et le matin si j’ai quelque chose à recoudre je peux le faire assise sur mon balcon. Hier mes concours n’étaient pas arrivés le matin à la même heure qu’à l’ordinaire aussi étais-je fort ennuyée. Nous sommes allées à la grande poste et nous les avons trouvés, il était 2 heures mais si nous n’y étions pas allées, je ne les aurais eues qu’à 7h.

Les dictées par correspondance ne me sont pas favorables, elle était criblée de fautes [hier] d’ordinairement c’est une des choses dont je suis à peu près sûre.

Nous n’avons presque rien à faire cette semaine, on nous a redonné 90 pages d’histoire à repasser mais ce ne sera pas difficile puisque c’était [juste] à la leçon de la dernière fois [et que l’on] nous avait fait faire un concours écrit sur cette partie ; la prochaine fois cela sera de [vive voix].

La chronologie [aussi nous avons à repasser] depuis 987 jusqu’à 1314 c’était aussi la leçon de la semaine dernière [ ] En arithmétique, exactement la même chose quelque vers de Polyeucte [nouveaux] 2 dictées 1 page Pautex[11] et voilà tout.

Adieu, ma bonne Marie chérie, je t’embrasse autant de fois que possible et je t’envoie une bonne quantité d’embrassades à distribuer. On nous avait donné hier une dictée à faire pour les prix en disant que la ponctuation compterait et que chaque négligence coûterait ½ faute.
Comme on n’a pas mis sur le papier de ne pas la dicter de ponctuation nous ne savions que faire, aussi mère me l’a dictée. Je voudrais qu’Émilie le dise à Mlle Lecoq quand elle la verra.
[Quelle grande sœur] tu as maintenant.
Ta toute petite
M.P.C.

Dis-moi qui a donné 15 ans à l’Émilie de 17 ans.
Tu diras à Mlle Duponchel[12] que je voudrais qu’elle pût garder invisible [  ]

Cannes 78[13]


Notes

  1. Marguerite Audouin.
  2. Louise Milne-Edwards, veuve de Daniel Pavet de Courteille.
  3. Jean Dumas.
  4. Mathieu Victor Balaïn, évêque de Nice (1877-1896) ?
  5. Aglaé Desnoyers, épouse d'Alphonse Milne-Edwards.
  6. Marie Mertzdorff et sa sœur Émilie.
  7. Cécile Milne-Edwards, épouse d’Ernest Charles Jean Baptiste Dumas.
  8. Marie Stackler, épouse de Léon Duméril, a accouché d’Hélène Duméril en février.
  9. André Pavet de Courteille, le plus jeune des frères, et comme eux en pension à Chevilly.
  10. Jeanne Pavet de Courteille, en pension chez les sœurs rue de Vaugirard.
  11. Benjamin Pautex, auteur de manuel.
  12. Marie Louise Duponchel, professeur de dessin.
  13. Mention d’une écriture différente.

Notice bibliographique

D’après l’original

Pour citer cette page

« Mi-avril 1878. Lettre de Marthe Pavet de Courteille (Cannes) à Marie Mertzdorff (Paris) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Mi-avril_1878&oldid=43113 (accédée le 7 août 2022).

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