Mercredi 30 juin 1841

De Une correspondance familiale

Lettre d’André Marie Constant Duméril (Le Havre) à sa femme Alphonsine Delaroche (Paris)


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Le Havre mercredi 30 juin 1841

Ma chère amie, j’espérais bien avoir le plaisir de recevoir ta lettre et j’ai été content de la trouver vers dix heures au moment où je rentrais avec ton frère[1] d’une longue promenade que nous avions faite dans les environs ; car nous étions partis à 7h ¼ et nous avons toujours marché. Cependant tu avais bien couru le risque de me voir privé de tes nouvelles, par ta distraction en mettant l’adresse à M. D. rue de la côte. heureusement que dans le voisinage on me savait arrivé chez ton frère car je n’étais pas connu dans la rue qui est très longue.

aujourd’hui le temps est très beau, mais hier il faisait beaucoup de vent et il y avait de fréquentes petites pluies et il en était tombé beaucoup pendant la nuit précédente, ce qui n’avait pas empêché mes promenades et petits voyages en ville. le matin M. DelaRoche et Henry[2] m’avaient accompagné dans une assez longue promenade avant le déjeuner qui a eu lieu à onze heures. je suis descendu au Havre pour y faire des visites à la famille Duroveray[3] et chez M. de Tarlé. je suis remonté m’habiller à la côte où madame DelaRoche[4] m’avait donné rendez-vous et de là elle m’a conduit en char à banc, faire une grande excursion de deux heures dans le voisinage d’un petit village nommé fontaine que je connaissais déjà, et dans les deux petits bois dont l’un occupe un monticule vis-à-vis la Vallée dite les étangs et l’autre en revenant, dit des Hallates[5].

après le dîner nous avons reçu les visites de Mmes Dunoyer et de Tarlé[6]. la première était enchantée et dans l’admiration des lieux et de la perspective. nous avons accompagné ces Dames chez Mme Latham[7] où est dans ce moment la famille de M. Paul Delessert. Le soir madame DelaRoche avait accepté une invitation chez des voisins de la côte, la Famille Balguérie ; où il y avait une petite réunion de Dames qui ont fait cercle et de Messieurs qui se sont partagés en trois tables, une d’échecs, une de bouillotte et une troisième de Whist où j’ai été placé et joué assez heureusement.

Telle a été ma journée d’hier aujourd’hui elle sera encore assez remplie ; car outre le commencement que je t’ai raconté voici comment elle se comportera. je suis descendu avec ton frère, je suis allé chez M. Latham[8] que j’avais vu ce matin et qui m’avait donné rendez-vous à son bureau, il m’a fait voir des échantillons de diverses marchandises propres à l’industrie et à la teinture qui m’ont beaucoup intéressé, parce qu’il y a des détails relatifs à leur récolte, des échantillons en herbier des plantes qui les fournissent et plusieurs autres choses curieuses. De là il m’a conduit sur le port pour me faire connaître plusieurs appareils nouveaux et disposition de construction maritime entre autres une grande cloche de plongeur où trois à quatre ouvriers, descendus au fond de la mer, peuvent travailler pendant plusieurs heures.

M. Latham m’a laissé à la porte de madame de Tarlé. J’ai trouvé ces Dames bien en train et là on a formé divers projets, entre autres je dois y aller déjeuner demain et y conduire cécilia Latham : vendredi il serait question de partir à huit heures et demie par le bateau à vapeur de Honfleur avec Madame Dunoyer et isabelle[9] afin de faire voir la mer à cette dernière. on pourrait être de retour par la même marée vers les onze heures. mais ce voyage n’aura lieu que si le temps est beau. il se pourrait que M. de Tarlé vienne avec nous et qu’il nous fasse ainsi profiter de la bonne volonté de bien de ses amis de St Lô, M. Tatin, qui est directeur des travaux du port[10].

Madame Dunoyer a reçu une bonne lettre de sa sœur qui lui annonce que son beau-frère parait mieux, au moins d’après ce qu’elle a pu juger par son état de satisfaction apparente, car il n’aime pas que l’on s’occupe de sa santé.

je t’écris du bureau de ton frère : je vais de là passer une heure au Cercle du commerce pour y parcourir les journaux, je remonterai de là chez Madame DelaRoche qui me conduira à Harfleur où elle fera une petite visite aux dames Saglio et puis à colmoulins[11] chez Madame Viel. cette course comme tu dois le penser, se fera en char à banc.

Nous dînons aujourd’hui chez Mme Latham en famille, Vendredi chez Madame de Tarlé. Samedi un grand dîner chez M. DelaRoche.

nos places sont retenues pour Dimanche soir et nous partirons isabelle et moi par le courrier de la malle car le coupé n’a que deux places et le prix est le même que celui de la Diligence. la différence c’est qu’on part deux heures plus tôt ; mais on arrive à Paris vers six heures du matin. je conduirai chez elle la jeune personne et je serai probablement au jardin du Roi lundi vers les sept heures du matin.

Elise[12] est très bien pour la santé ; mais d’après ce que m’a dit madame De Tarlé : elle est toujours bien vivement affectée de la perte qu’elle a faite et inquiète sur les dérangements de santé de ses enfants : Frédéric ayant eu un léger dévoiement, elle en a été bien préoccupée. ce matin cependant, d’après ce qui avait eu lieu hier, elle paraissait tout à fait tranquillisée et elle m’a paru très bien.

je ne puis assez t’exprimer combien j’ai été admirateur des manières et de l’ensemble physique et moral d’Emilie[13]. c’est vraiment un ange de modestie, de candeur et de bonté.

je prends le lait dans mon lit et j’y reste ensuite une heure je tousse encore, mais très peu. hier je n’ai pas eu plus de deux ou trois quintes dans la journée. aujourd’hui je n’en ai eu qu’une seule le matin en me levant. je me tiens chaudement, ainsi sois tranquille je n’ai pas eu le moindre froid la nuit du voyage

je t’embrasse bien tendrement ainsi que mes enfants grands et petits. je te donnerai samedi de mes nouvelles. adieu, Ton ami

C.D.


Notes

  1. Michel Delaroche.
  2. Henri Delaroche, fils de Michel.
  3. François Etienne Duroveray et son épouse Elisabeth Delessert.
  4. Cécile Delessert, épouse de Michel Delaroche.
  5. Fontaine-la-Mallet, à 8 kilomètres au nord du Havre, est situé dans un vallon encastré. Deux zones forestières, mentionnées ici, s’étendent au sud de ce village : l’actuel parc des Rouelles avec ses étangs et marais, et la forêt des Hallates (actuelle forêt de Mongeon).
  6. Suzanne de Carondelet, épouse d’Antoine de Tarlé.
  7. Pauline Elise Delaroche épouse de Charles Latham.
  8. Charles Latham.
  9. Isabelle Dunoyer.
  10. Une adjudication est passée en 1835 pour le creusement d’un canal entre Saint-Lô et Carentan : MM. Seguin et Colin en sont bénéficiaires, puis en 1838 MM. Mosselman et le Maire se substituent à eux. Le canal est ouvert à la navigation en septembre 1839. Alfred Mosselman entreprend alors de construire un port à Saint-Lô.
  11. Petit Colmoulins (écrit ici col moulin), est un lieu-dit d’Harfleur.
  12. Pauline Elise Delaroche épouse de Charles Latham.
  13. Emilie, 18 ans, est la plus jeune fille de Michel Delaroche et Cécile Delessert.

Notice bibliographique

D’après l’original (il existe également une copie dans le livre des Lettres de Monsieur Constant Duméril à sa femme, p. 19-24)

Annexe

Madame

Madame Duméril

7, rue Cuvier

au jardin du Roi

Paris

Pour citer cette page

« Mercredi 30 juin 1841. Lettre d’André Marie Constant Duméril (Le Havre) à sa femme Alphonsine Delaroche (Paris) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Mercredi_30_juin_1841&oldid=53998 (accédée le 14 août 2022).

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