Mercredi 23 novembre 1881

De Une correspondance familiale

Lettre d’Émilie Mertzdorff (Paris) à son père Charles Mertzdorff (Nancy)


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23 Novembre 1881

Je viens de recevoir ta lettre, mon père chéri et vraiment elle m’aurait rendue bien heureuse par l’annonce de ta prochaine arrivée ; mais les mauvaises nouvelles que tu me donnes sur la santé de notre pauvre tante[1] m’ont fait tant de peine que je ne puis pas me laisser aller à tout mon bonheur de te revoir. Tu as donc trouvé cette pauvre tante bien changée, et plus sérieusement malade que tu ne le pensais. Il faut en effet que le mal soit bien fort pour qu’elle ne puisse supporter qu’un peu de lait et de bouillon et ce régime doit être bien peu fortifiant pour elle qui a déjà été si éprouvée toute l’année dernière. Comme l’hiver commence mal pour notre pauvre famille ; à peine cesse-t-on d’être inquiet pour Hélène[2] qu’on commence à l’être d’un autre côté. Je suis sûre que ces préoccupations continuelles t’ont fatigué, mon papa, et tu fais bien de venir te retremper un peu avec tes enfants qui pour le moment n’ont rien de préoccupant à te présenter.

Tu ne verras partout que de bonnes mines ; tante[3], sans être encore tout à fait placée dans la catégorie des bonne mines, va sensiblement mieux depuis 2 jours. Le repos qu’elle a pris forcément depuis Vendredi lui a rendu des forces ; hier elle a été faire une visite à bonne-maman Desnoyers[4], c’était sa première sortie à pied et aujourd’hui elle doit me conduire en voiture à ma leçon de chant[5]. Elle veut reprendre ainsi peu à peu et avec ménagements sa vie ordinaire.

Hier nous avons eu ici une grande réunion des plus inattendues en rentrant de chez bonne-maman vers 2h, nous avons trouvé ici bonne-maman Duméril[6], Marie[7] et Marthe[8] que sa maman[9] est venue rejoindre un instant après. Toutes ces dames qui se sont trouvées ici sans s’être donné rendez-vous sont restées assez longtemps. Jeanne[10] qui se promenait dans le jardin est venue chercher son goûter avant de partir. Elle a fait comme toujours un accueil des plus joyeux à Crabe[11], c’est son ami privilégié.

Avant le dîner nous avons eu encore la visite de Mme [ ] Clavery[12] avec sa dernière fille[13] qui a juste l’âge de Jeanne. Elle est énorme mais je ne l’ai pas trouvée très jolie ; oncle[14] trouve que mon affection de tante me rend trop exclusive. Je ne dis pas non. Un peu après est arrivé Edmond Arnould[15] pour nous annoncer la bonne nouvelle qu’il était reçu à son baccalauréat ès sciences. Le pauvre garçon le méritait bien car vraiment cela a dû lui sembler bien dur de passer un examen tandis que toute sa famille assistait à Saint-Étienne, au mariage de son frère[16]. Il était fort étonné de son succès, car après l’épreuve écrite il était si convaincu d’avoir tout manqué qu’il en avait écrit une lettre désespérée à sa mère[17]. M.  Edwards[18] et oncle avaient beaucoup parlé de lui à ses examinateurs et cela les aura probablement mieux disposés à son égard.

Au revoir mon bon père ; c’est un tout petit adieu que je te dis aujourd’hui puisque dans quelques jours je te verrai de mes yeux et je t’embrasserai pour vrai. Quel bonheur ! que je suis donc contente que tu aies bien voulu céder à mes supplications et consentir à faire ce voyage. Tu ne l’annonces à la vérité que sous forme d’apparition, mais un peu vaut mieux que rien et je serais bien mal avisée de me plaindre aussi je ne fais que te remercier et me réjouir.

Émilie

J’embrasse tante de tout mon cœur et je te charge de lui dire que je pense beaucoup à elle et que je suis bien contente d’apprendre qu’elle va mieux.

Nous ne savions pas du tout que M. Bonnard[19] fût malade, les pauvres gens, ils ont toujours des préoccupations et des ennuis.


Notes

  1. Émilie Mertzdorff, épouse d’Edgar Zaepffel.
  2. La petite Hélène Duméril, qui a eu la typhoïde.
  3. Aglaé Desnoyers, épouse d’Alphonse Milne-Edwards.
  4. Jeanne Target, épouse de Jules Desnoyers.
  5. Leçon de chant avec Pauline Roger.
  6. Félicité Duméril, épouse de Louis Daniel Constant Duméril.
  7. Marie Mertzdorff, épouse de Marcel de Fréville et sœur d’Émilie.
  8. Marthe Pavet de Courteille.
  9. Louise Milne-Edwards, veuve de Daniel Pavet de Courteille.
  10. Jeanne de Fréville, née le 29 mars 1881.
  11. Crabe, ou Krabe, le chien d’Alphonse Milne-Edwards.
  12. Marie Philiberte Ferron, épouse de Paul Clavery.
  13. Marthe Clavery, née le 6 mars 1881.
  14. Alphonse Milne-Edwards.
  15. Edmond Arnould, fils.
  16. Pierre Arnould a épousé Alice Forest.
  17. Paule Baltard épouse d’Edmond Arnould (père).
  18. Henri Milne-Edwards.
  19. Eugène Bonnard.

Notice bibliographique

D’après l’original.

Pour citer cette page

« Mercredi 23 novembre 1881. Lettre d’Emilie Mertzdorff (Paris) à son père Charles Mertzdorff (Vieux-Thann) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Mercredi_23_novembre_1881&oldid=42835 (accédée le 8 août 2022).

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