Mercredi 21 novembre 1877

De Une correspondance familiale

Lettre de Marie Mertzdorff (Paris) à son père Charles Mertzdorff (Vieux-Thann)

original de la lettre 1877-11-21 pages 1-4.jpg original de la lettre 1877-11-21 pages 2-3.jpg


Paris le 21 Novembre 1877.

Mon cher Papa,

Enfin voilà un petit mot de toi qui nous rassure sur ton sort, mais qui malheureusement nous dit que tu as été fatigué de ton voyage ce qui nous désole, j’espère que maintenant tu es reposé et que tu as repris ta vie ordinaire. Lundi en te quittant nous avons été chez M. Flandrin[1] j’y ai travaillé mes 4 heures sans presque bouger et cela m’a paru très court ; j’ai terminé la tête que je t’avais montrée ; elle n’est pas mal mais M. Flandrin, outre quelques petits défauts d’exactitude, l’a trouvée beaucoup trop endormie il l’a comparée (très justement du reste) à un légume cuit. Je trouve que Jeanne Buffet a beaucoup de dispositions, elle n’a commencé que depuis un an et dessine déjà très bien ; quant à Mlle Berger elle est déjà forte et fait souvent la nature, je me suis trouvée à côté d’elle, elle a été très aimable. En rentrant j’ai pris ma leçon de Mlle Bosvy[2] puis j’ai étudié mon piano. Le soir oncle[3] est allé à une vente de livres nous sommes restées en haut à lire des lettres d’Hippolyte  Flandrin. Il est vraiment intéressant de voir comment ces 2 frères ont commencé ; sans fortune du tout, ils leur père[4] voulait en faire des tailleurs et des cordonniers, mais eux, ayant une passion pour la peinture, sont venus à pied de Lyon à Paris où ils ont végété longtemps dans une petite mansarde à peindre des images pour gagner leur vie, souvent mourant de faim et de froid ; jamais ils n’ont été au collège, tout ce qu’ils savent ils le doivent à eux-mêmes ; ce n’est que lorsque M. Ingres[5] les a eus dans son atelier qu’il a reconnu leur talent et qu’il leur a donné les moyens de concourir pour le prix de Rome, alors leur avenir était fait.

Hier Mardi nous ne sommes pas sorties ; tante[6] a eu la visite de Mmes Delacre[7] et Offroy[8] cette dernière est très gentille, je ne la connaissais pas. Puis Mme Lafisse[9] et Hortense[10] sont venues, Hortense est restée avec nous et nous avons passé la fin de notre journée à travailler pour le bébé.

Ce matin je n’ai pas fait grand’chose, vu notre visiteuse je suis même fort en retard car j’ai parlé au lieu d’écrire et il faut que dans un moment nous partions chez nos amies[11], c’est décidément le Mercredi le jour de réunion chez Mme Arnould[12], inutile de te dire si nous sommes contentes ; nos amies sont si gentilles que c’est toujours un grand bonheur de les voir. Tante et Hortense sont en ce moment chez bonne-maman[13] mais elles devraient déjà être ici aussi je m’attends d’un instant à l’autre à être appelée à grands cris c’est pour cela que je me dépêche. Ce soir nous serons très nombreux, en plus de la famille ordinaire il y aura bon-papa, bonne-maman D. oncle Alfred[14] et les Brouardel[15] ; nous serons 17. Nous allons voir dans quelque temps Mme Lima[16] je n’ai pas fait grand’chose j’ai peur d’être grondée.

Adieu, mon cher Papa, je t’embrasse de toutes mes forces comme je t’aime ; si tu pouvais savoir comme c’est beaucoup ! Ta fille Marie.


Notes

  1. Le peintre Paul Flandrin donne quelques leçons à Marie Mertzdorff.
  2. Marguerite Geneviève Bosvy.
  3. Alphonse Milne-Edwards.
  4. Jean Baptiste Jacques Flandrin.
  5. Le peintre Jean Auguste Dominique Ingres (1780-1867).
  6. Aglaé Desnoyers, épouse d’Alphonse Milne-Edwards.
  7. Mary Elisabeth Gill, épouse d’Eugène Auguste Delacre.
  8. Probablement Marie Delacre, épouse de Jules Offroy.
  9. Constance Prévost, épouse de Claude Louis Lafisse.
  10. Hortense Duval, sa nièce.
  11. Les amies : Paule Arnould et Henriette Baudrillart.
  12. Paule Baltard, épouse d’Edmond Arnould.
  13. Jeanne Target, épouse de Jules Desnoyers (« bon-papa et bonne-maman D. »).
  14. Alfred Desnoyers.
  15. Paul Brouardel et sa mère Elisabeth Coudray ou Ernest Brouardel et son épouse ?
  16. Mme Lima, professeur d’allemand.

Notice bibliographique

D’après l’original

Pour citer cette page

« Mercredi 21 novembre 1877. Lettre de Marie Mertzdorff (Paris) à son père Charles Mertzdorff (Vieux-Thann) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Mercredi_21_novembre_1877&oldid=35058 (accédée le 18 août 2022).

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