Mercredi 11 et jeudi 12 mai 1864

De Une correspondance familiale

Lettre d’Eugénie Desnoyers, épouse de Charles Mertzdorff (Vieux-Thann) à sa sœur Aglaé, épouse d’Alphonse Milne-Edwards (Paris)

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Vieux-Thann 11 Mai 64

6 h 1/2 du soir

Ma bonne petite Gla,

Comment se fait-il que nous ne nous écrivons pas plus souvent ? Tu comprends bien que les lettres que j'adresse à maman[1] sont pour toi également ainsi pourquoi m'écris-tu si rarement ? et puis je ne suis pas en retard car la dernière lettre c'est moi qui l'ai écrite et elle était de taille si j'ai bonne mémoire ? Mais trêve aux lamentations car c'est perdre un temps précieux puisque je me figure être près de toi en griffonnant ce papier et ce ne sont que des témoignages d'affection, de tendresse que je veux qu'il porte à ma chère petite Gla de la part de sa vieille Nie. Ah si tu étais là, comme nous nous en conterions. D'abord sur nos maris[2] ; je crois qu'ils n'auraient ni l'un ni l'autre à redouter nos entretiens, car ce n'est que du bien que nous aurions à dire d'eux ; et puis nous aborderions le sujet ménage, ce sujet éternel toujours neuf pour les maîtresses de maison ; et puis nous nous ferions nos confidences sur nos petits désespoirs ; figure-toi que moi aussi j'oublie tout !... Me voilà comme toi, ma chérie, je veux penser à ceci à cela (exemple faire mettre à temps une lettre à la poste, donner les livres des fournisseurs que j'avais réglés à l'homme qui vient prendre les commissions et autres choses du même genre, il n'y a pas de quoi se pendre mais ça ennuie) et j'oublie ; tu connaissais cela, mais maintenant tu es la femme d'expérience et tu ne t'agites pas pour si peu de chose, aussi j'espère suivre tes traces et bientôt ne pas m'intimider pour des riens. Tu sais on va, on vient, on fait ceci, on fait cela, on vous appelle Madame, chacun se casse le cou pour tâcher d'apercevoir le bout du nez de ta très humble, et moi je ne comprends rien <>... pardon je te quitte pour aller donner un < > (lire lavement) à ma petite Mimi[3].

Jeudi matin

Voilà 11 h 1/4 et je n'ai pu reprendre la plume et cependant, ma Chérie, combien je pense à toi, combien je parle de toi, certainement que ton nom est prononcé plus de 50 fois par jour, sans exagération ; tante Aglaé par ci, tante Aglaé par là, tout ce que je fais, tout ce que je vois, je voudrais pouvoir te le conter, te faire partager mes impressions ainsi qu'à notre bonne petite mère. On m'écrit combien tu es gentille auprès de nos chers parents[4], je ne te dirai pas que cela me fait plaisir, c'est ton cœur qui te fait agir et nous pensons de même sur ce sujet comme sur beaucoup d'autres. Je commence à m'habituer, ici le temps me paraît passer beaucoup plus vite qu'à Bade, cependant par moment le temps m'est long de vous. Lundi, je ne valais pas grand chose et il n'aurait pas fallu dire beaucoup pour me faire pleurer ; les enfants étaient allées chez les petites amies[5] et j'étais restée seule pour écrire la dépense, inspecter la maison, les armoires de la cave au grenier, et malgré toutes ces graves occupations, je me suis bien ennuyée, c'est ce que mon mari et Cécile[6] ont bien vu, aussi tu devines si on m'a entourée encore plus depuis. Charles se remet depuis Lundi aux affaires, mais piano, donnant encore sa plus grande partie de son temps à sa femme. Mardi nous sommes allés à Morschwiller, les Duméril[7] sont tout ce que nous pouvions souhaiter pour moi ; vraiment je suis bien gâtée, car impossible de recevoir un accueil meilleur que celui qu'on me fait, même de Mme Mertzdorff[8] ; elle a l'air enchantée ; ce qui est drôle, c'est que je reçois des deux côtés les petites confidences de griefs réciproques[9], tu comprends que j'écoute et que je suis toujours pour la paix, mais au reste ces dames ont de bonnes relations ensemble maintenant. Morschwiller est encore un charmant établissement propre, bien situé, avec prairie, vue des montagnes, maison très confortable, seulement il n'y a qu'un petit inconvénient, c'est qu'il continue à manger de grosses sommes, et ça c'est plus grave que les cuisinières. Tu vois que je compte bien que mes lettres sont pour toi seule et maman, et que tu ne fais qu’en lire ce que tu veux ; il en est de même des tiennes et de celles de la maison, dis-le bien à Julien[10] et à maman, Charles ne veut pas en lire une seule, il trouve que ce serait de l’indiscrétion et moi seulement je lui dis ce qui est général ou le regarde personnellement. Hier le matin, j’ai jardiné avec les mioches, après dîner nous sommes allés au moulin, c’est à une petite demi-heure de la maison, < > été enchantée de cette promenade entre la montagne et la rivière. Le Moulin est un ensemble de bâtiments avec 3 chutes d’eau qui valent des cascades, puis des prairies charmantes ; au retour nous avons cueilli des fleurs dans les prés ; nous ne sortons pas depuis 3 semaines sans rapporter d’énormes bouquets et Charles est le premier à la tête, hier il m’a cueilli quantité d’herbes au bord de l’eau, je vais essayer de les conserver dans mes jolis vases mais ce matin il y en a déjà beaucoup qui baissent la tête. Tu avais bien raison de dire que les mioches seraient < > <préservation>

Tu sais que je prends tes chemises, je n’en aurai pas de trop car on ne fait la lessive que tous les 6 mois et je ne mettrai pas les brodées. Si tu trouves les cahiers ou livres d’épellation de Mme Charrier[11] tu me ferais plaisir de me les envoyer ; dans les livres il y a souvent des mots trop difficiles et ces cahiers sont gradués si j’ai bonne mémoire, comme quelques cahiers de la méthode Taupier[12] je crois les premiers pour faire écrire me feraient plaisir. Tu as mon livre de dépenses, inscris toujours tout dessus, puis quand tu auras tout payé, tu m’enverras l’addition générale. Si Papa veut bien nous envoyer les numéros de l’année de la revue britannique puisque vous avez celle du Jardin, ce sera le moyen de voir si elle plaît à Charles et si nous voulons continuer l’abonnement. Adieu Ma chérie je t’embrasse fort fort comme je t’aime et Charles sans en demander la permission en fait autant et pour qu’Alphonse pardonne ce sans façon retourne-lui la chose de la part de sa belle-sœur

Ta vieille Nie


Notes

  1. Jeanne Target, épouse de Jules Desnoyers.
  2. Aglaé a pour mari Alphonse Milne-Edwards et Eugénie, Charles Mertzdorff.
  3. Marie Mertzdorff, fille du premier mariage de Charles.
  4. Jules Desnoyers et son épouse Jeanne Target dont Eugénie vient de quitter le foyer pour se marier et vivre en Alsace.
  5. Probablement Marie et Hélène Berger.
  6. Cécile, domestique attachée au service de Marie et Emilie Mertzdorff.
  7. Louis Daniel Constant et Félicité Duméril, les parents de la première épouse de Charles ; ils vivent à Morschwiller.
  8. Marie Anne Heuchel, veuve de Pierre Mertzdorff et belle-mère d’Eugénie ; elle vit à Vieux-Thann.
  9. Voir par exemple la lettre du 9 novembre 1863.
  10. Julien Desnoyers, jeune frère d’Eugénie et Aglaé.
  11. Caroline Boblet, épouse d’Edouard Charrier.
  12. Auguste Guillaume Taupier (1798-vers 1870), calligraphe, auteur d’une vingtaine de méthodes d’écriture.

Notice bibliographique

D’après l’original

Pour citer cette page

« Mercredi 11 et jeudi 12 mai 1864. Lettre d’Eugénie Desnoyers, épouse de Charles Mertzdorff (Vieux-Thann) à sa sœur Aglaé, épouse d’Alphonse Milne-Edwards (Paris) », Une correspondance familiale (D. Poublan et C. Dauphin eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Mercredi_11_et_jeudi_12_mai_1864&oldid=41101 (accédée le 22 juin 2024).

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