Lundi 16 mai 1864 (A)

De Une correspondance familiale


Lettre d’Eugénie Desnoyers, épouse de Charles Mertzdorff (Vieux-Thann) à sa sœur Aglaé, épouse d’Alphonse Milne-Edwards (Paris)


original de la lettre 1864-05-16 A pages1-4.jpg original de la lettre 1864-05-16 A pages2-3.jpg


Vieux-Thann

16 Mai 1864

Ma chère petite Gla,

C’est la première fois que je ne pourrai pas t’embrasser le jour de ta fête, et te prouver par une petite caresse encore plus chaude qu’habituellement, que mon affection est toujours la même pour toi ; mais tu écouteras bien tout ce que ce papier te portera de ma part, et, s’il est exact à remplir mes commissions, tu verras combien je fais de vœux pour ton bonheur, c’est à dire pour la continuation de ce que tu as déjà et pour le complet rétablissement de ta santé.

Ici tout cela n’est pas phrase, c’est bien ma pensée ; tu sais combien je t’aime, ma Chérie, et quelle privation c’est pour moi de ne te pas voir ; tu sais aussi par expérience, que les plus douces affections ne font pas oublier la chère famille et qu’en étant tout entière ici je suis encore au milieu de vous[1], ainsi vous pouvez vous dire : « Eugénie est bien heureuse ; nous l’avons donnée, et cependant elle est encore à nous, et elle nous aime comme autrefois. »

Ton cher mari[2] est bien occupé, il travaille toujours avec le feu que donne l’amour de la science ; je t’en fais mon double compliment, car je vois que ça ne fait aucun tort à sa chère petite femme et que les attentions vont leur train, fleurs, bouquet, plantes rares, c’est très bien, voilà comme on traite, à ce qu’il paraît, ceux qu’on aime ; ou du moins nous devons le croire toutes deux, car c’est sur ce diapason qu’on me soigne aussi. Je n’ai pas compris un bouquet de Nice envoyé par Alfred[3], est-ce une image ?

Hier j’ai été à la messe de 7 h. Charles[4] m’accompagne et je préfère de beaucoup sa compagnie à un sermon en allemand que je serais forcée d’écouter à la grand messe ; puis j’ai gardé les enfants[5] pendant que les bonnes[6] étaient à la grand messe. Nous avons rangé l’armoire aux joujoux, on a été très sage, à 11 h un M. Paul de Mulhouse est arrivé pour dîner avec nous, mais ayant l’oncle Heuchel[7], mon dîner était très convenable, au reste on pourrait venir nous surprendre presque tous les jours, car Charles n’aime pas les extras et nous faisons un ordinaire simple mais soigné comme chez toi. Ces messieurs sont restés à fumer dans la serre jusqu’à 4 h 1/2 ; Mme Mertzdorff[8] et moi sommes restées avec eux ; (les enfants étaient avec Cécile chez les petites amies Berger[9]), à 5 h Charles et moi sommes montés au jardin de la montagne ; c’était la première fois que nous sortions seuls ; cette promenade nous a été très agréable à tous deux et nous nous proposons de la recommencer ; la vue est magnifique et malgré la pluie nous avons pu nous amuser avec la longue-vue à regarder au loin.

Aujourd’hui j’ai été à la messe de 7 h avec ma belle-mère, puis nous avons déjeuné, Charles m’avait attendue, je n’avais fait que prendre à la hâte une goutte de chocolat, je m’habille en me levant, j’ai commandé mon dîner, je t’écris puis je vais aller te cueillir un petit bouquet car ici impossible de rien trouver de digne de toi. J’ai rapporté de Bade[10] une lithographie que je t’enverrai à la première occasion, ce n’est rien de bien remarquable, mais ce sera un double souvenir et puis je crois que tu n’en as pas ; et en regardant celle-ci ça te forcera de penser quelquefois à la sœur absente.

Que d’excuses j’ai à te faire pour toutes mes commissions, mais tu es mon bras droit et tu dois en subir les conséquences.

Maman[11] t’aura remis mon petit papier de commissions je vais continuer sans préambule. pour le châle de dentelle, ma belle-mère désire que je le mette ainsi fais pour le mieux.

- Pour éviter de rayer ma table à ouvrage j’ai pensé faire au crochet un dessus en laine bleue, brodé en laine havane avec des étoiles. Ainsi veux-tu m’envoyer ce que tu penseras qu’il en faut de laine comme les échantillons.

- Du coton ou laine pour brassière de pauvre au crochet et un de nos modèles, je te le renverrai si nous n’en avons qu’un.

- Caoutchouc petits pour dessous de bras.

- Mon couteau que j’ai laissé je ne sais où.

Pour l’abonnement tu m’as envoyé 2 morceaux qui sont à rendre, je te les retournerai un jour ou l’autre, l’abonnement va jusqu’en Juin, tu devrais en profiter. J’avais 6 ou 7 morceaux et la partition du Trouvère[12] comptait pour 2. je ne me rappelle plus les titres.

En partition à nous, nous avions Les Puritains[13] à 4 mains et en 2 mains. Sémiramis[14], La Somnambule[15], Oberon[16], Le Nouveau Seigneur[17], Les Mélodies et une autre encore à ce que je crois, La Cenerentola[18]. 2 sont chez Céline Desmanèches ; comme tu as dû trouver le Barbier[19] à cette dernière ; et les études de Bertini[20] à Emile Allain on peut les rendre à ma tante[21] comme elles sont.

Adieu, ma petite Gla chérie, je ne sais si je dois aller te trouver à Paris ou à Montmorency, mais n’importe où sois sûre que je t’aime beaucoup et que mon cœur te souhaite tout ce que tu peux désirer sans que ça fasse de tort à ce que tu as déjà et Charles et moi te prions de partager avec Alphonse les amitiés que nous vous envoyons.

Eugénie Mertzdorff


Notes

  1. Eugénie Desnoyers vient de quitter sa famille parisienne pour se marier et vivre en Alsace.
  2. Alphonse Milne-Edwards.
  3. Alfred Desnoyers, frère aîné d’Eugénie et Aglaé.
  4. Charles Mertzdorff, époux d’Eugénie.
  5. Marie et Emilie Mertzdorff, filles du premier mariage de Charles.
  6. Probablement Cécile et Marie.
  7. Georges Heuchel, oncle de Charles Mertzdorff.
  8. Marie Anne Heuchel, veuve de Pierre Mertzdorff, belle-mère d’Eugénie.
  9. Marie et Hélène Berger.
  10. Eugénie revient de son voyage de noce à Baden.
  11. Jeanne Target, épouse de Jules Desnoyers.
  12. Le Trouvère (Il Trovatore) est un opéra en quatre actes de Verdi, sur un livret de Cammarano et Bardare. Créé à Rome en 1853, il est représenté à Paris dans sa version italienne en 1854, puis, remanié par Verdi, en version française, en 1857.
  13. Les Puritains est un opéra en 3 actes de Vincenzo Bellini sur un livret de Carlo Pepoli. Créé à Paris en 1835, il reçoit un accueil triomphal.
  14. Semiramide (Sémiramis en français) est un opéra de Rossini, livret de Gaetano Rossi, représenté pour la première fois à Venise en 1823.
  15. La Sonnambula (La Somnambule en français) est un opéra en deux actes mis en musique par Vincenzo Bellini sur un livret de Felice Romani, créé à Milan en 1831.
  16. Oberon est un opéra de Carl Maria von Weber, joué à Londres en 1826.
  17. Le Nouveau Seigneur de village est un opéra en un acte composé par François Adrien Boieldieu en 1813.
  18. La Cenerentola est un opéra en deux actes composé par Rossini sur un livret de Jacopo Ferretti, d’après le conte Cendrillon de Charles Perrault. Cet opéra a été créé en 1817 à Rome.
  19. Il Barbiere di Siviglia (en français Le Barbier de Séville) est un opéra de Rossini, sur un livret de Cesare Sterbini, créé en 1816.
  20. Henri Bertini (1798-1876), musicien apprécié de Liszt et Berlioz, oublié depuis.
  21. Marie Emilie Target, veuve de Benjamin Allain et mère d’Emile.

Notice bibliographique

D’après l’original

Pour citer cette page

« Lundi 16 mai 1864 (A). Lettre d’Eugénie Desnoyers, épouse de Charles Mertzdorff (Vieux-Thann) à sa sœur Aglaé, épouse d’Alphonse Milne-Edwards (Paris) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Lundi_16_mai_1864_(A)&oldid=51498 (accédée le 17 août 2022).

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