Lundi 13 décembre 1880

De Une correspondance familiale


Lettre de Charles Mertzdorff (Vieux-Thann) à sa fille Marie Mertzdorff (épouse de Marcel de Fréville) (Paris)


original de la lettre 1880-12-13 pages 1-4.jpg original de la lettre 1880-12-13 pages 2-3.jpg


Ma chère Marie[1]

C’est par habitude que je m’adresse à mon enfant & cependant dans ma pensée Marcel[2] est bien de ½ & je ne sais plus penser à toi sans que Marcel partage ces mêmes pensées. L’un ne va plus sans l’autre, sachant fort bien que j’aurais force protestations de l’un ou l’autre s’il en était autrement.

Mais que je te dise de suite que ce Matin j’ai reçu ta bonne lettre, mais elle n’était pas seule à ma place au bureau, ta sœur[3] l’accompagnait & toutes deux ont pris le chemin du Moulin[4] où elle porte aussi le grand bonheur de la journée. C’est que du village il faut que nos pensées viennent de loin & si la Capitale ne vient pas nous inspirer nous restons bien dans le vide.
La nature a horreur du vide, disaient les anciens.

Mais vous êtes bien gentilles mes très chères fillettes chéries de nous gâter ainsi & de nous tenir ainsi au courant de tout ce que vous faites, c’est que tout est intéressant pour les Vieux de ce que fait la jeunesse que l’on aime & que l’on aime comme vous le dira sous peu Robert[5], lui aussi se chargera de vous charmer le cœur & éclairer d’une lumière toute nouvelle votre existence déjà si belle.

Je me demande pourquoi je t’écris il n’y a que 3 jours qu’Émilie a reçu de mes nouvelles & comme sans aucun doute tu as vu ma lettre dans laquelle j’avais vidé tout mon sac de nouvelles locales, il reste bien peu de chose pour ma grosse chérie.
Je viens de passer 3 heures au bureau à n’écrire que des lettres tout ce qu’il y a de plus ennuyeux. A dire poliment à M. Fl qu’il m’a trompé sciemment par des comptes faux ; que son fils me propose des choses stupides & que je ne sais rien faire pour lui. À M. le DocteurMairel[6] que je suis enchanté de mon Docteur de Vieux-Thann[7] & le remercie pour l’avenir ; 2 pages d’un épître diplomatique des plus étudiés. Autre réponse à Léopold Z.[8] autres désagréments à dire car les pauvres Henriet sont comme des enfants de 2 ans & se rendent pas du [tout] compte de leur position l’on a beau leur dire ce que l’on veut.
Cependant j’espère que H. est allé à Neuf-Brisach comme il me l’avait promis il y a 3 jours, si depuis il n’a vu une commère qui lui aura fait changer ses idées. Il importe énormément pour le repos de Jeanne[9] qui n’a pas un mari exemplaire comme tu le sais.

Et pour me dédommager un peu de toutes ces ennuyeuses écritures que j’ai pris la plume par système de compensation.
Il est toujours bon dans la vie de savoir trouver quelqu’un pour un peu oublier les soucis de la vie.
Pour le moment c’est toi ma chérie qui est mon déchargeoir bouc émissaire & tu auras à me lire simplement parce que j’ai à écrire.

J’ai adressé à ta tante[10] la recette coings demandée, mais cela paraît trop difficile à exécuter à Paris & si l’on veut me donner les fruits à mon retour à Vieux-Thann ma Thérèse[11] se fera un plaisir de les convertir en pâte, depuis qu’elle a trouvé son séchoir au-dessus des chaudières à Vapeur ce n’est plus qu’un jeu pour elle & elle ne rêve que coings pour l’année prochaine.

Te souviens-tu de Mme Breitschmitt[12] contremaîtresse des brodeuses ? Elle est Veuve depuis nombre d’années avait une fille unique, magnifique personne qui est folle depuis l’âge de 8 ans suite de maladie, il n’y a qu’une an que la pauvre mère a dû se séparer de son enfant de 20 ans parce qu’elle n’en pouvait plus, & elle vient de la perdre dans une Maison de santé. il paraît que la folie fait plus de victimes que jamais, les maisons de santé ne sont plus assez vastes.
Thérèse vient aussi d’avoir sa tante qui est folle depuis nombre d’années & que la police pour s’en débarrasser vient de conduire à Vieux-Thann quoiqu’elle ait quitté le village depuis 24 ans. La pauvre fille pleure & me demande conseil. Nous allons la faire visiter par notre Docteur & s’il y a lieu d’office la faire transporter dans le bas-Rhin.

Bonne-Maman était souffrante ces derniers jours, Maux de dents névralgiques très douloureux par moments, mais déjà hier elle allait bien & tout à fait bien aujourd’hui.
Hier Dimanche Léon Marie la fille[13] & Grand-mère Stackler[14] étaient à Mulhouse où il y avait un beau concert pour père & mère qui ont découché & petite-fille & grand-Mère sont rentrées le soir 6h.
Quant à moi je n’ai pas fait tant de choses ce jour d’hier Dimanche, je n’ai pas quitté mes pantoufles & ai partagé mon temps entre le bureau & ma grosse caisse & la journée était encore trop courte.
Je n’ai plus grand temps à donner à mon laboratoire & je le regrette car il commence à être un peu complet mais il s’agit de se préparer pour une absence de quelques semaines & je fais cependant bien peu car il ne m’est plus possible de suivre ainsi à bâton rompu les travaux journaliers. heureusement que je n’étais pas paresseux lorsque j’étais plus jeune.

Tu diras à Robert que je suis très content de lui, il est des plus sages, ne tourmente pas sa maman & s’il continue ainsi il aura pour l’année prochaine un gros cornet de bonbons & du bon nanan
tout à toi
ton père

Je ne parle pas de ma santé comme elle se conduit merveilleusement l’on trouve que ce n’est que naturel & n’en parle pas à tort ?
Embrasse Marcel, Émilie & tante pour ton père qui ne cesse de penser à tout ce cher monde.


Notes

  1. Cette lettre non datée est à situer un lundi (au lendemain du dimanche) après le 8 décembre 1880 (demande de la recette de la pâte de coing) et avant le 16 (lettre dans laquelle Marie parle des 3 lettres écrites par Charles).
  2. Marcel de Fréville, époux de Marie Mertzdorff.
  3. Emilie Mertzdorff, sœur de Marie.
  4. Le Moulin où vivent Félicité Duméril (« bonne-maman ») et son époux Louis Daniel Constant Duméril.
  5. Robert de Fréville ne sera que le deuxième enfant de Marie Mertzdorff ; l’enfant à naître est Jeanne de Fréville.
  6. Le docteur Alphonse Eugène Mairel qui craint la concurrence du nouveau médecin.
  7. Le docteur Louis Disqué.
  8. Léopold Zurcher, gendre de Louis Alexandre Henriet et Célestine Billig.
  9. Jeanne Henriet, épouse de Paul Baudry.
  10. Aglaé Desnoyers, épouse d’Alphonse Milne-Edwards.
  11. Thérèse Neeff, bonne chez Charles Mertzdorff.
  12. Marie Aurélie Denise Nusbaumer, veuve de Thiébaud Breitschmitt et mère de Denise Breitschmitt.
  13. Léon Duméril et son épouse Marie Stackler, parents d’Hélène Duméril.
  14. Marie Stéphanie Hertzog, veuve de Xavier Stackler.

Notice bibliographique

D’après l’original

Pour citer cette page

« Lundi 13 décembre 1880. Lettre de Charles Mertzdorff (Vieux-Thann) à sa fille Marie Mertzdorff (épouse de Marcel de Fréville) (Paris) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Lundi_13_d%C3%A9cembre_1880&oldid=40245 (accédée le 16 août 2022).

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