Jeudi 11 décembre 1879

De Une correspondance familiale

Lettre de Marie Mertzdorff (Paris) à son père Charles Mertzdorff (Vieux-Thann)

original de la lettre 1879-12-11 pages 1-4.jpg original de la lettre 1879-12-11 pages 2-3.jpg


Paris 11 Décembre 79.

Que tu es donc bon et gentil mon Père chéri, de nous écrire comme tu le fais, tu nous gâtes vraiment mais aussi tu ne saurais croire le plaisir que nous font ces chères petites lettres de Vieux-Thann qui viennent nous apporter des nouvelles de notre papa auquel nous pensons tant. Je crois qu’elles nous font plus de plaisir encore parce que nous avons craint un instant d’en être privées et c’est toujours avec grande joie que nous constatons qu’elles ne sont parties de la maison que la veille et que par conséquent leur course a été aussi rapide que de coutume. La lettre d’aujourd’hui adressée à Émilie est arrivée bien exactement à 8h du matin ; celle écrite Mardi m’a été remise Mercredi soir ; enfin celle partie Samedi par le traîneau ne nous est parvenue que Mardi matin : ainsi tu vois qu’après un long retard tout est rentré dans l’ordre et j’espère qu’il en est de même pour les nôtres.

Comme Émilie[1] a dû te l’écrire nous avons eu Mercredi un froid épouvantable ; 20° le matin et 23° dans la nuit à notre fenêtre ; on souffrait réellement du froid qui vous prenait aux yeux au nez et aux oreilles sans parler des pauvres pieds qui sont aux 1ères loges pour ne pas avoir chaud mais du reste maintenant tout le monde, les hommes même, portent de gros chaussons par-dessus les bottines afin de ne pas glisser et surtout de se réchauffer, on en voit des montagnes dans les magasins de nouveauté qui sont enlevées avec rapidité. Oncle et tante[2] ont adopté ce mode de chaussure mais Émilie et moi nous avons jusqu’ici refusé d’y recourir. Mercredi cependant malgré cette température sibérienne nous avons tous été au mariage de Mlle Péligot et de M. Filhol[3]. On avait pu avoir une voiture qui nous a conduits assez vite encore à Saint-Germain-des-Prés. Il y avait beaucoup de monde tous gens fort courageux car ils le temps n’était guère encourageant agréable. De là nous avons été à notre leçon de Mme Roger[4]. J’ai pris ma petite ½ heure de leçon et maintenant je ne vais plus apprendre que de la musique de danse ; quelle chute ! c’est le commencement de la décadence de mon talent musical qui n’était encore qu’en germe et qui tombe avant d’avoir vu le jour ; que d’heures perdues à taper sur ce malheureux piano ! J’en suis si convaincue maintenant que c’est à peine si j’étudie une heure d’une leçon à l’autre et encore c’est une heure d’ennui. Cette course quoique faite en voiture a donné un peu mal à la gorge à tante qui hier a gardé de nouveau la chambre et c’est notre bon oncle qui nous a fait sortir. Il faisait moins froid, 6° seulement, les rues sont à peu près déblayées, il n’y a plus que 2 hauts murs de neige dans le ruisseau le long de chaque trottoir ce qui prend une bonne partie de la largeur de la rue et gêne singulièrement la circulation. Les voitures reparaissent en aussi grand nombre presque que de coutume mais elles ne peuvent aller vite quoique elles soient solides ; on voit très peu de chevaux par terre. Nous avons quitté la maison à 2 heures et nous ne sommes rentrés qu’à 6h sans avoir cessé de marcher un seul instant ; notre but était de faire quelques-unes des nombreuses emplettes que notre pauvre petite tante va avoir à faire et qui fatiguée comme elle l’est en ce moment seront encore plus mauvaises pour elle que de coutume ; mais nous avons assez mal réussi ; nous avons vainement arpenté tous les magasins de jouets du Marais sans pouvoir découvrir un le ménage que je veux envoyer à Louise  Soleil pour ses étrennes ; de là nous avons été au Louvre[5] où une foule compacte nous a écrasés et abrutis ; cependant nous avons acheté une très jolie petite pendule en cuivre que nous comptons offrir à Marthe[6] avec toi (ce serait trop pour nous seules) allant avec les vases et les flambeaux que tu lui as donnés l’année dernière ce qui complétera sa garniture de cheminée, je suis sûre que tu approuves l’idée et nous nous y sommes pris un peu d’avance afin de trouver encore les jolis modèles qui souvent manquent dans les derniers jours. Enfin nous avons acheté un ouvrage que nous allons faire pour tante Zaepffel[7].
Merci mon bon Père pour toute la peine que tu as prise pour le petit fauteuil ; Émilie travaille avec activité à sa bande qui va être bientôt terminée.

Il ne me reste que la place de t’embrasser du fond de mon cœur comme tu sais que je t’aime mon Père chéri chéri,
Your Mary


Notes

  1. Emilie Mertzdorff, sœur de Marie ; voir la lettre du 10 décembre.
  2. Alphonse Milne-Edwards et son épouse Aglaé Desnoyers.
  3. Berthe Péligot a épousé Henri Filhol.
  4. Leçon de piano avec Pauline Roger, veuve de Louis Roger.
  5. Les Grands Magasins du Louvre, fondés en 1855.
  6. Marthe Pavet de Courteille.
  7. Emilie Mertzdorff, épouse d’Edgar Zaepffel.

Notice bibliographique

D’après l’original

Pour citer cette page

« Jeudi 11 décembre 1879. Lettre de Marie Mertzdorff (Paris) à son père Charles Mertzdorff (Vieux-Thann) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Jeudi_11_d%C3%A9cembre_1879&oldid=39780 (accédée le 13 août 2022).

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