Dimanche 22 janvier 1871

De Une correspondance familiale

Lettre d’Aglaé Desnoyers, épouse d’Alphonse Milne-Edwards (Paris) à sa sœur Eugénie Desnoyers, épouse de Charles Mertzdorff (Vieux-Thann)

original de la lettre 1871-01-22 page1.jpg original de la lettre 1871-01-22 pages2-3.jpg


22 Janvier 1871

Ma chère petite Nie, tu dois être bien anxieuse d'avoir de nos nouvelles, surtout après ma dernière lettre qui te parlait de nos inquiétudes au sujet de notre cher Julien[1]. Nous ne pouvons nous dissimuler que la blessure est grave, aussi sommes-nous très inquiets. <Comme il est triste> d’être séparés, de ne pouvoir être près les uns des autres pour se donner du courage. Au milieu de tout <  > on n'a que la pensée de la Providence <  > vont admirablement <   > M. Lafisse nous <  > te répéter combien elle est <  > hiver, n'ayant même pas mal à la gorge[2] <  > même pour moi <  > Ne te tourmente pas de ce que <te disent> les journaux au sujet des bombardements car ils exagèrent toujours nous n'avons eu nullement à souffrir quoique plusieurs bombes soient tombées sur le jardin personne n'a été blessé. Si l'on avait le cœur plus joyeux on rirait de la vie qu'on mène, nous passons toutes nos nuits dans la grande cave de M. Geoffroy[3] dont le lit est à l'entrée ; <on a fait> des chambres avec des rideaux, on a mis une cheminée, des tapis, && des lits avec des draps ! en somme nous nous trouvons admirablement, pour la nourriture nous sommes parfaitement ayant encore beaucoup plus qu'il ne nous faudra.

Mme Floquet[4] vient de recevoir une dépêche de Mme Kestner[5] qui est à Thann, tâche donc de savoir comment elle a pu la faire parvenir afin d'employer le même moyen car il est bien pénible de rester pendant un mois sans nouvelles de toi.

L'esprit de paris est très bon, personne ne veut se rendre. Chacun veut combattre jusqu'à la fin, et on espère bien vaincre.

Je termine cette lettre chez maman[6], rue de Rome, j'y couche aujourd'hui pendant qu'Alphonse[7] monte la garde ; demain je retournerai au jardin car je ne veux pas vivre loin d'Alphonse, ce que tu comprends facilement. Cependant j'ai bien besoin d'être auprès de maman en ce moment, de l'entourer d'affection au milieu de nos inquiétudes pour notre Julien Chéri ; que de fois nous nous sommes attristées avec toi de son départ, que de fois j'ai pleuré en pensant qu'il était loin et maintenant que de douleur et de tourments. Dans toutes ces anxiétés maman est admirable de confiance en Dieu, de force morale et de santé, combien nous devons nous réjouir de la voir supporter tant de préoccupations avec tant de courage. Tu sais comme je me suis souvent tourmentée en lui voyant mauvaise mine eh bien en ce moment je suis tout à fait contente d'elle ainsi que de papa[8]. Alfred[9] va très bien aussi et est bien gentil et rempli de cœur.

Tu sais par les journaux qu'on bombarde la rive gauche de la Seine, mais je ne saurais assez te dire combien ce bombardement fait peu d'impression ; la population n'est nullement émue, on sort comme si rien n'était et il y a très peu de personnes atteintes ; cependant comme je trouve inutile de braver le danger et de donner des inquiétudes aux nôtres, je reste là où il n'y a aucun danger, pour m'occuper je fais des layettes de pauvre dont on a besoin dans le quartier puis je viens rue de Rome où le calme est parfait. Il est probable qu'on vous dit en Province que les Parisiens sont très malheureux ; rien n'est plus faux ; jusqu'à présent on n'a eu aucune privation et nous avons encore énormément en réserve ; on distribue régulièrement à la boucherie de la viande fraîche voire même du bœuf de temps en temps ; nous n'avons pas mangé une seule fois de viande salée. Je te parle de tout ce matériel parce que je sais qu'il t'intéresse beaucoup. Adieu ma chère petite Nie, je t'embrasse bien tendrement ainsi que ton cher mari[10] et tes 2 chéries[11].

AME

Le froid a cédé il fait maintenant une température agréable.

bien des choses à Cécile[12].

depuis 2 jours il n'est pas tombé d'obus sur le jardin. Du reste ce n'est pas un vrai bombardement ; on se demande même pourquoi ils le font.

Ma dernière lettre a été adressée à Bâle poste restante, je ne sais si tu l'as eue.


Notes

  1. Julien Desnoyers.
  2. Il est question de la santé de leur mère, Jeanne Target, épouse de Jules Desnoyers.
  3. Albert Geoffroy Saint-Hilaire.
  4. Hortense Kestner, épouse de Charles Floquet.
  5. Marguerite Rigau, veuve de Charles Kestner et mère d’Hortense.
  6. Jeanne Target, épouse de Jules Desnoyers.
  7. Alphonse Milne-Edwards, époux d’Aglaé.
  8. Jules Desnoyers.
  9. Alfred Desnoyers.
  10. Charles Mertzdorff.
  11. Marie et Emilie Mertzdorff.
  12. Cécile, bonne des petites Mertzdorff.

Notice bibliographique

D’après l’original

Annexe

par ballon monté

Madame Mertzdorff

Vieux-Thann

haut-Rhin

Pour citer cette page

« Dimanche 22 janvier 1871. Lettre d’Aglaé Desnoyers, épouse d’Alphonse Milne-Edwards (Paris) à sa sœur Eugénie Desnoyers, épouse de Charles Mertzdorff (Vieux-Thann) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Dimanche_22_janvier_1871&oldid=39507 (accédée le 30 juin 2022).

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