Dimanche 1er avril 1917

De Une correspondance familiale



Lettre de Damas Froissart (Paris) à son fils Louis Froissart (au front)


original de la lettre 1917-04-01 pages 1-4.jpg original de la lettre 1917-04-01 pages 2-3.jpg


29 RUE DE SEVRES. VIE[1]

le 1 / 4 1917

Mon cher Louis,

Il est probable que les nouvelles que tu as pu nous donner de ta santé depuis le 23 mars ont été jugées d’un intérêt puissant et susceptibles de faire plus de casse que la chute de l’empereur de toutes les Russies[2], car rien ne nous est parvenu à ton sujet (ni de toi, ni d’ailleurs).

Es-tu dans le désert que les boches ont réalisé derrière eux ? es-tu sur l’ancien front là où, en 30 mois, on a su se ménager quelques cagnats[3] relativement confortables ? J’avoue que j’aimerais mieux cela pour toi, de peur que, trouvant encore quelque remise debout, tu n’y aies le sort de nos pauvres députés d’Arras[4] que je ne sais quelle machine infernale a enfouis sous les ruines de l’hôtel de ville de Bapaume, avec de nombreux Compagnons de malheur de nationalité amie quoique étrangère, paraît-il.

Ce pauvre M. Tailliandier avait le plus bel avenir : il s’était fait à la Chambre une situation exceptionnelle pour un jeune député libéral !

Je ne t’apprends pas que Briquet était le fils du greffier en chef de la Cour de Douai[5], et le frère d’un capitaine d’artillerie qui était à Calais avec nous (et que Pierre[6] a retrouvé à Versailles en 1914 au moment où il passait, avant la guerre, un examen d’élève officier).

L’un et l’autre député avaient fait la guerre sans rencontrer la balle fatale et les voilà tués en remplissant une mission philanthropique !

Je pense que les Boches nous laisseront encore réoccuper de vastes étendues dans les mêmes conditions, plus ils nous éloigneront de la France habitable, plus ils auront le sentiment que les régiments par lesquels ils sont poursuivis auront de peine à se ravitailler : je crains que la rareté des rails en France ne rende difficile le rétablissement rapide des voies ? on me disait que les rails de la double voie qu’on pose en ce moment sur la ligne Arras Étaples portent la marque originelle de La Havane.

Je présume que, dans ces conditions, c’est plutôt le 75 que le 155[7] qui suit depuis les boches, et que, si tu es de la partie, tu franchiras beaucoup de ponts improvisés fabriqués avec les arbres qu’ils ont eu l’obligeance d’abattre au travers des routes, sans penser qu’ils avaient mis à notre disposition les éléments d’un pont.

Ma conviction est que l’Aisne et les Ardennes, la Marne ont toutes chances d’être évacuées assez prochainement c'est-à-dire d’ici à 6 mois mais qu’ils garderont longtemps le Nord et la Meuse en France (et surtout la Belgique), évacuant la France avec l’idée que nous serons moins ardents pour reprendre la Belgique que pour rentrer en possession de nos départements, et que, les circonstances aidant, ils pourraient plus facilement faire accepter l’idée de paix !

Michel[8] passe la journée chez nous depuis 8 jours mais reste encore souvent pour dîner à son hôpital et y dîner couché : les forces lui reviennent lentement.

De Pierre, nous croyons qu’il a quitté la région où il était pour une destination inconnue, il y a 8 jours : Je ne serais pas surpris qu’il soit près de [Soissons] parce que le bataillon de Martin[9] (que je crois ? incorporé à son corps) y est. Jacques[10] doit après un séjour de 15 jours très près du pays de ta mère[11] regagner son dépôt dans les Vosges. Henri[12] est depuis 4 jours à l’Ecole militaire à Paris ce qui vaut mieux, comme voisinage de sa femme, que Versailles.

Il paraît que de nombreux jeunes gens de la garnison où j’ai passé 20 ans sont partis il y a un mois pour rentrer en France via Bruxelles, mais ils ne paraissent pas être arrivés. En revanche les parents ont été coffrés dont Ferdinand de B. et Louis D… X

X A Dommartin, grâce aux boches, Paul[13] s’en tire à peu près. Sainte Maresville n’a pu en avoir parce que c’est trop près de Beaurepaire et du personnage de marque qui y loge, et qu’il ne faut pas mettre en péril. On menace de réquisitionner tout Campagne mais ça paraît moins à craindre. Pottier[14] classe 89 va être libéré (sort de l’hôpital).

Le frère d’Élise[15] (René Vandame) prisonnier civil a obtenu d’être envoyé en Suisse près de Vevey. Monsieur Dupont père[16] est toujours interné à Holzminder[17] et grâce aux colis qui lui arrivent régulièrement, paraît d’après ses photos, se bien porter. Tu sais que [  ] est revenue depuis 2 mois ?

Tu sais que les Tréca (Albert)[18] sont installés à Vincennes ou plutôt à Fontenay-sous-Bois (mais c’est Vincennes) (34 avenue Marigny), Albert Tréca étant envoyé à l’arrière pour 3 mois au moins. Jean[19] fait toujours des cours de mitrailleur. Legentil[20] est sans doute non loin de toi au 43e. Sa femme l’attendait mais il ne revient pas vite, paraît-il.

Nous espérons que tes dragées d’Odile[21], avec les Bandes molletières te sont arrivées, malgré le déplacement auquel tu as été soumis. La température n’est pas délicieuse : j’espère tu as toujours la même belle santé que tu nous disais avoir le 18 mars. Les Colmet Daâge vont aller passer 15 jours à Cannes.

Charlesde Fréville est maintenant adjoint au chef de l’aviation d’un groupe d’armée : ça lui est tombé du ciel pendant qu’il était ici en permission. Il est ravi.

Sais-tu que nous avons perdu le général Miquel Dalton[22] à qui on a refendu l’oreille[23]. Décidément, de mes contemporains les plus chics il ne reste en fonctions que le Directeur du génie au ministère[24]. Nous ne sommes plus bons à rien.

Mille amitiés.

Ecris souvent, plus souvent.

D. Froissart


Notes

  1. En-tête imprimé.
  2. Nicolas II, tsar de Russie (1868-1918).
  3. Damas Froissart écrit « cañats ».
  4. Voir les biographies de Raoul Briquet et Albert Tailliandier.
  5. Joseph Fidèle Charles Louis Briquet.
  6. Pierre Froissart, frère de Louis.
  7. Canons de 75mm et 155 mm.
  8. Michel Froissart, frère de Louis, en convalescence.
  9. Edouard Martin.
  10. Jacques Froissart, frère de Louis.
  11. Emilie Mertzdorff, épouse de Damas Froissart est née à Vieux-Thann.
  12. Henri Degroote, époux de Lucie Froissart.
  13. Paul Froissart.
  14. Eloi Raymond Pottier.
  15. Elise Vandame, épouse de Jacques Froissart.
  16. Alfred Louis Joseph Dupont.
  17. Holzminden, dans le duché de Brunschwig où les Allemands ont installé un camp pour les otages civils.
  18. Albert Tréca, son épouse Gabrielle Froissart et leurs enfants Paul, Gérard et Michel Tréca.
  19. Jean Froissart, frère de Gabrielle.
  20. Jules Legentil, époux de Laure Froissart, sœur de Gabrielle et Jean.
  21. Odile Degroote.
  22. Joseph Miquel Dalton, polytechnicien en 1872 comme Damas Froissart.
  23. « Refendre l’oreille » : expression employée dans la cavalerie pour « mettre à la retraite », par allusion à la coutume de fendre l’oreille aux chevaux mis à la réforme.
  24. Georges Chevalier (1854-1938), polytechnicien en 1872 comme Damas Froissart, directeur du génie au ministère de la Guerre de 1910 au 7 juin 1917.

Notice bibliographique

D’après l’original

Pour citer cette page

« Dimanche 1er avril 1917. Lettre de Damas Froissart (Paris) à son fils Louis Froissart (au front) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Dimanche_1er_avril_1917&oldid=55101 (accédée le 14 août 2022).

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