Dimanche 10 et lundi 11 avril 1870

De Une correspondance familiale


Lettre d’Eugénie Desnoyers, épouse de Charles Mertzdorff (Vieux-Thann) à sa sœur Aglaé Desnoyers, épouse d’Alphonse Milne-Edwards (Paris)


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Vieux-Thann

Dimanche 10 Avril

Ma chère petite Gla,

J'ai reçu de maman[1] deux bonnes et affectueuses lettres, comme elle sait les écrire, de Julien[2] une charmante épître qui a fait à Charles[3] et à moi le plus grand plaisir, et je c'est à toi que je m'adresse ? Comment s'expliquer pareille chose car de toi je n'ai reçu absolument rien, pas le moindre petit mot ! Mais il y a tant de choses qui ne s'expliquent pas dans ce monde que je n'essaierai pas à chercher explication à celle-ci.

Je suis bien contente de voir que notre bonne mère a pu passer son hiver assez bien, voici maintenant une saison qui lui convient mieux et j'espère qu'elle ne se fatiguera pas trop avec son déménagement. Notre pauvre chambrette doit avoir triste tournure, elle s'en va comme notre jeunesse. Dis à Julien que je ne fais nullement fi des vieux atlas, cahiers && tout cela est bon pour une maîtresse d'école de mon espèce. Dis donc à l'oncle Julien, par la même occasion que rien que pour avoir de bonnes lettres de lui, comme celle de ce matin, cela donnerait l'envie de faire le fâché, quand on ne l'est pas du tout et que seulement on aime à recevoir de sa prose, dis-lui aussi qu'il n'avait nullement besoin de prendre d'intermédiaire pour s'adresser au dieu courroucé, comme il dit, car le courroux n'existant pas la déesse n'avait pas à plaider la cause de celui qui est toujours nôtre et qu'on aime bien au Vieux-Thann.

Nous sommes satisfaits qu'Alfred[4] se soit décidé à venir se retremper auprès de vous, et faire quelques tentatives pour sortir de sa position actuelle, car elle n'est plus possible. Le pauvre garçon en souffre trop, ça fait mal à penser. Est-ce qu'il ne viendra pas nous voir, après avoir épuisé toutes les personnes qu'il peut voir utilement à Paris, à tous points de vue. Dis-le lui de notre part. A-t-il été chez Bathilde[5] ? Est-ce qu'elle n'avait pas parlé de quelqu'un pour lui ? Une jeune fille bien élevée, mais pas assez de fortune si je me rappelle bien ? Autrefois je croyais qu'il n'y avait que pour les filles que les mariages étaient difficiles. Maintenant que c'est pour les jeunes gens que nous cherchons, nous voyons bien que c'est tout aussi difficile et nous ne trouvons rien quoique chacune dans un monde différent.

Lundi matin Hier je t'ai quittée pour aller faire une visite avec Charles chez Mme Paraf[6], Mme Paraf part pour Paris, son père est très malade d'une méningite ; il me semble d'après les journaux que Paris cet hiver est très maltraité par les maladies. On n'est pas content ici du départ du ministère des trois hommes dans lesquels on avait le plus de confiance et qu'on regardait comme les plus honnêtes[7].

Puisqu'il est convenu que je puis toujours m'adresser à toi pour mes commissions sans craindre de te fatiguer je vais commencer la liste sur une petite feuille à part #

  1. 1er Mousseline blanche à petits pois en quantité suffisante pour faire des robes aux fillettes[8] avec un petit volant et de quoi faire une seconde jupe si nécessaire. Je pense qu’il ne faut pas moins de 10 mètres, tu verras selon la largeur. Demande pour 12 ans et 10 ans ce qu’il faut.

2e Deux petites boîtes à herboriser avec la petite truelle pour prendre les plantes, et la courroie pour porter sur le dos. Je voudrais donner ces graves ustensiles à mes fillettes pour Pâques et la fête de Mimi qui tombe Vendredi, mais Emilie[9] ne compte la fêter que Dimanche ou Lundi.

3e Un petit médaillon pour Hélène Berger qui doit faire sa 1re Communion au 8 Mai (Décidément les petites Berger[10] ne vont pas en pension, Mlle Augusta reste).

4e Un livre de prière quelconque pour Jeanne Henriet qui fait sa 1re Communion le 15 Mai ou plutôt un bénitier ou une médaille avec les dates, chiffres && enfin beaucoup de sentiment dans les 15 F.

5e Me dire ce que c’est que ces robes avec broderies anglaises en toile grise du Louvre.

J’ai de cette étoffe qui est du coton teint en écru qu’on sèche chez nous et je pense faire 2 robes aux enfants, elles n’ont plus que leurs robes violettes qui soient de taille.

6e Un bon conseil, où m’acheter une étoffe (telle que orléans[11] gris) bon teint, pas salissante, pas trop claire, pouvant se mettre toujours et cependant gentille ; pour faire deux robes du Jeudi et de promenade, de voyage, pour mes fillettes avec la casaque montante qui sert de seconde jupe, de corsage, et de manteau.

Si tu ne trouves pas, j’irai à Mulhouse dans la semaine de Pâques pour acheter ce qui me manquera. R.S.V.P.

7e Quand tu iras dans les magasins, regarde ce que tu pourras me faire faire comme vêtement d’Été car je garde mon collet de cachemire ouaté, il est très commode comme cela, je pense quelque chose en soie entre le paletot et la casaque ajustée ?

Il est 1h. Merci de ta bonne lettre et de celle de papa[12]. Comme tu fais des choses. Il me semble que je n’en fais pas autant, et cependant toujours je me dépêche. Mais tu te fatigues trop. Et notre bonne mère qu’elle se soigne et ne fasse pas d’imprudence.

En fait d’ennui, ce matin Nanette[13] a reçu 2 dépêches de Colmar ; sa belle-fille se meurt. La pauvre femme était désolée elle a dû partir de suite.

J’étais si contente, je ne sais pas comment je vais m’arranger, à vous de cœur.

Voici les petites Berger, Scheurer[14], je suis toujours interrompue.

Eugénie

Amitiés à tous.

Ecris-moi.


Notes

  1. Jeanne Target, épouse de Jules Desnoyers.
  2. Julien Desnoyers.
  3. Charles Mertzdorff.
  4. Alfred Desnoyers.
  5. Bathilde Prévost, épouse d’Alphonse Duval.
  6. Bonne Vanderheym épouse de Mathias Paraf-Javal et fille de Salomon Abraham Vanderheym.
  7. Le ministère parlementaire, pris dans la majorité du corps législatif et entré en fonction le 2 janvier 1870, le « ministère Ollivier » connaît une crise ; les ministres du centre gauche se désolidarisent du ministre. Le 14 avril le ministère est remanié : aux finances Segris remplace Buffet, Ollivier assure l’intérim aux Affaires étrangères (remplaçant Daru) et Richard, des Beaux-Arts, assure l’intérim à l’Instruction publique.
  8. Marie (Mimi) et Emilie Mertzdorff.
  9. « Emilie » désigne Emilie Mertzdorff épouse d’Edgar Zaepffel, plutôt que la petite Emilie, sœur de Marie.
  10. Hélène et Marie Berger.
  11. Orléans : étoffe légère en laine et coton, très employée pour les vêtements d'été.
  12. Jules Desnoyers.
  13. Annette, domestique chez les Mertzdorff.
  14. Probablement Jeanne et Suzanne Scheurer-Kestner.

Notice bibliographique

D’après l’original

Pour citer cette page

« Dimanche 10 et lundi 11 avril 1870. Lettre d’Eugénie Desnoyers, épouse de Charles Mertzdorff (Vieux-Thann) à sa sœur Aglaé Desnoyers, épouse d’Alphonse Milne-Edwards (Paris) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Dimanche_10_et_lundi_11_avril_1870&oldid=42817 (accédée le 14 août 2022).

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