Vendredi 8 septembre 1916

De Une correspondance familiale


Lettre de Damas Froissart (Wimereux) à son fils Louis Froissart (Camp de La Braconne)


original de la lettre 1916-09-08 pages 1-4.jpg original de la lettre 1916-09-08 pages 2-3.jpg


Wimereux[1] le 8 7bre 1916

Mon cher en-purgé,

Ma dépêche… copieuse t’a dit les légitimes inquiétudes que j’ai conçues en apprenant, de ta mère[2], que, 15 fois par jour, tu donnais libre [carrière] aux aliments qui ne se plaisaient pas dans tes intestins, ainsi qu’à tous les sous-produits que secrètent notre chair et notre sang dans leur évolution quotidienne, Jusqu’à ce qu’il ne reste ni sang ni chair mais seulement un squelette. Je préférais arriver dans la Dordogne avant que cette [simplication] de ton être ne se fût accomplie, me méfiant énormément de cette vilaine « dysenterie », et avec raison hélas puisque la mort du malheureux Legrand vient de démontrer où ça mène !

Heureusement une nouvelle lettre de ta mère m’a tranquillisé hier, car ton silence (je n’ai reçu ta dépêche qu’hier soir) pouvait signifier : « inconnu désormais à la Braconne. Evacué ! la dépêche arrivée pour lui le rejoindra, (si les circonstances la favorisent), Comme lettre. »

Tu dois tout de même être bien débilité et je m’associe à toutes les recommandations que ta mère t’a faites pour te mettre en garde contre une rechute, dussè-je affecter aux dépenses consécutives une partie du produit de cette belle récolte restée tout entière dehors qui, avec le beau temps serait maintenant dans mes granges et que je viens entourer chaque jour de mille soins paternels, tout Ce que Cincinnatus a jamais pu faire de mieux, avec ses esclaves civils et avec les légionnaires qui ont pu l’accompagner à sa ferme, pour empêcher ses moyettes[3] de germer !Heureusement les écluses du Ciel se sont fermées le même jour que… les tiennes, et on doit pouvoir travailler depuis 2 jours à mettre en grange si je juge du temps qu’il fait là-bas par celui qu’il fait à Wimereux où J’ai vu hier (du haut de la Batterie de « la Crèche ») une mer d’un bleu, d’un bleu parsemé de quelques taches d’un vert, d’un vert tels que j’aurais voulu en faire une vaste photographe [en] couleurs et la conserver jusqu’à la fin de mes jours sous les yeux !

Voilà ce qui te manque à la Braconne ! Est-ce un beau symbole de l’avenir que la providence réserve aux alliés Depuis que tu as décidé tes Roumains à marcher ! Hélas pour être complet, ce tableau de l’avenir devrait encore laisser entrevoir de nombreuses taches de sang. Mais le sang de gens qui, en mourant, auront au mieux, maintenant, la belle confiance d’avoir contribué à assurer la victoire. Conserve-toi en santé pour ce sort glorieux s’il devait t’échoir !

Tu vois quel beau rôle échoit de plus en plus à l’Artillerie, qui transforme les tranchées ennemies en un véritable enfer pour les boches avant que nos attaques ne se déclenchent, averties de ce qu’elles trouveront par des avions qui leur donnent, planant au-dessus de l’infanterie tous les tuyaux dont l’attaque a besoin pour éviter les grosses pertes ! Vive Foch artilleur.

Le [   ], fils d’Edouard, du 41e d’artillerie vient de recevoir 5 Morceaux d’un obus éclaté dans sa pièce, sur la Somme. Il m’écrit d’Issy-les-Moulineaux, ayant pleine confiance dans la guérison.

A Bamières où j’ai déjeuné lundi (en tête à tête avec Marguerite Froissart[4]), on pensait naturellement à Jules Legentil engagé avec le 1er Corps au contact des Anglais. On n’y a pas fait toute la besogne sans perte !

Laure[5] est partie à Paris. Gabrielle[6] et Cécile[7] étaient chez des amis à Mers et Paul[8] à St-Omer.

Lucie[9], sans être brillante encore, progresse plutôt un peu : Je me réjouis d’être près d’elle, de pouvoir la mener à la mer en Auto sans que cela la fatigue. Aucune nouvelle concernant tes frères Pierre et Michel[10] ne m’est parvenue depuis 10 jours : Pierre est sans doute sur le front (mais où ?) depuis le 1er 7bre et Michel continue la moisson. Jacques[11] se trouve, écrit-il, très heureux [dans ses camions ???] à Amiens et Henri ne se plaint que vaguement d’être un peu traité en collégien, à ses cours.

Mille amitiés

D. Froissart


Notes

  1. Wimereux, dans le Pas-de-Calais, où séjourne Lucie Froissart-Degroote.
  2. Emilie Mertzdorff, épouse de Damas Froissart.
  3. Les moyettes sont de petits tas de gerbes disposées de façon que la pluie n'y pénètre pas, et qu'on fait dans les champs pour permettre au grain de sécher avant de rentrer la récolte.
  4. Marguerite Froissart, veuve de Gaston Lefebvre.
  5. Laure Froissart, épouse de Jules Legentil.
  6. Gabrielle Froissart, épouse d’Albert Tréca et sœur de Laure.
  7. Cécile Dambricourt, épouse de Maximilien Froissart et belle-sœur de Laure.
  8. Paul Froissart, père de Laure et Gabrielle.
  9. Lucie Froissart, épouse d’Henri Degroote.
  10. Pierre et Michel Froissart.
  11. Jacques Froissart, frère des précédents.

Notice bibliographique

D’après l’original

Pour citer cette page

« Vendredi 8 septembre 1916. Lettre de Damas Froissart (Wimereux) à son fils Louis Froissart (Camp de La Braconne) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Vendredi_8_septembre_1916&oldid=56862 (accédée le 7 février 2023).

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