Vendredi 31 mars 1871

De Une correspondance familiale

Lettre d’Aglaé Desnoyers, épouse d’Alphonse Milne-Edwards (Montmorency) à Marie Mertzdorff (Vieux-Thann)

original de la lettre 1871-03-31 pages1-4.jpg original de la lettre 1871-03-31 pages2-3.jpg


31 mars[1]

Ma chère petite Marie,

je suis un peu honteuse de ma méprise, mais je suis sûre que tu ne m'en veux pas ; cela prouve que je vous confonds complètement dans mon amitié et que mes deux chéries[2] ne font qu'un dans mon cœur.

Tu ne saurais croire combien ta dernière lettre m'a fait plaisir, je l'ai déjà lue plusieurs fois et compte bien la relire encore afin de me croire avec toi.

Nous sommes comme tu le sais à Montmorency avec bonne-maman[3] qui se sent mieux depuis qu'elle a quitté la turbulente capitale ; elle <remue> beaucoup plus, s'occupe des ouvriers et n'est pas plus fatiguée. J'espère que le calme lui fera un peu de bien mais elle est bien bien triste.

La pauvre maison n'est pas belle ni réjouissante ; lorsque nous y sommes arrivés, il n'y avait rien que du fumier sur les parquets aussi a-t-on commencé par l'enlever, puis on a lavé, puis on a relavé, ça n'en a pas l'air plus propre mais nous savons cependant que ça doit l'être. Maintenant oncle Alphonse[4] cherche à réparer les serrures car il n'y en a pas une qui marche ; il s'est occupé de la grande porte Dimanche, puis de notre chambre, du vestibule, de la salle à manger &&.

Notre rêve est d'avoir dans chaque chambre du papier gris aussi oncle Alphonse, avec l'aide de bonne-maman, commence ce grand travail car on ne peut pas avoir d'ouvriers ; depuis 15 jours nous attendons des portes pour (entre autre) l'endroit le plus indispensable...

Tu serais peut-être bien aise de savoir de quoi se compose notre élégant mobilier. Dans la chambre de bonne-maman. il y a un vieux lit de fer avec une paillasse et un matelas, une table nocturne sans portes, avec un marbre trop petit ; 2 vieilles commodes cassées à marbres cassés sans tiroirs renfermant les quelques objets de toilette indispensables, deux vieux fauteuils, 3 chaises de paille neuves, un morceau de glace tenu par 3 clous, un bureau qui n'a pas de <dessus>, une table de bois blanc neuve ; sur les commodes sont placés : une jardinière à oncle alfred[5], le dessus et le dessous de la <pendule> de la salle à manger qu'on n'a pas, une bouteille d'encre et une brosse ; sur la cheminée est le portrait du cher oncle Julien[6], 2 bouquets de violettes et des journaux. Tu vois, ma chérie, que nous sommes encore dans le <délabrement> le plus complet. Il faut te dire que nous n'avons rien apporté craignant que les Prussiens, qui sont dans Montmorency, ne s'emparent de nouveau de la maison si on la quittait. On dit qu'il y a à Deuil des meubles des maisons de Montmorency je vais y descendre pour constater ce qui y est ; mais ce qu'on retrouve ainsi est dans un tel état qu'on préfère presque ne rien avoir. François[7], jean[8] et un ouvrier travaillent activement au jardin qui change d'aspect.

Tu me demandes des renseignements sur le jardin des plantes, je te dirai que ce sont les éléphants du jardin d'acclimatation qui on été mangés mais ils habitaient pendant le siège à la ménagerie du muséum. M. Geoffroy[9] nous a même offert un petit morceau de trompe qui a un peu le goût de la langue ; il nous a fait également manger quantité de curiosités dont je te parlerai de vive voix ; mais les animaux du jardin des plantes n'ont point été sacrifiés ; tu retrouveras les éléphants moins 1 qui vient de mourir.

Adieu, mes bonnes chéries, je vous embrasse bien tendrement ainsi que votre petite mère[10] ; bien des amitiés au cher père[11].

Tante Cala

Je remercie Cécile[12] de son bon souvenir et lui fais dire mille choses.

Oncle Alphonse est à Paris et va revenir ce soir ainsi que bon-papa Desnoyers[13]. Je t'écrirai promptement car je n'ai plus de place et cependant j'ai bien des choses à te dire.

Bonne-maman Desnoyers vous embrasse bien tendrement en commençant par la maman, le papa et finissant par les fillettes.


Notes

  1. Lettre écrite sur papier deuil.
  2. Marie et sa sœur Emilie Mertzdorff.
  3. Jeanne Target, épouse de Jules Desnoyers.
  4. Alphonse Milne-Edwards, époux d’Aglaé Desnoyers.
  5. Alfred Desnoyers.
  6. Julien Desnoyers, tué au fort d’Issy en janvier.
  7. François, domestique chez les Desnoyers.
  8. Probablement Jean, domestique chez Alfred Desnoyers.
  9. Albert Geoffroy Saint-Hilaire.
  10. Eugénie Desnoyers, épouse de Charles Mertzdorff.
  11. Charles Mertzdorff.
  12. Cécile, bonne des petites Mertzdorff.
  13. Jules Desnoyers, époux de Jeanne Target.

Notice bibliographique

D’après l’original

Pour citer cette page

« Vendredi 31 mars 1871. Lettre d’Aglaé Desnoyers, épouse d’Alphonse Milne-Edwards (Montmorency) à Marie Mertzdorff (Vieux-Thann) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Vendredi_31_mars_1871&oldid=36027 (accédée le 14 août 2022).

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