Samedi 9 mars 1918

De Une correspondance familiale

Lettre collective dactylographiée d’Emilie Mertzdorff, épouse de Damas Froissart (Paris) ; exemplaire à son fils Louis Froissart (mobilisé)

original de la lettre 1918-03-09 page 1.jpg original de la lettre 1918-03-09 page 2.jpg


9 Mars 1918

Mes chers enfants,

Je fais tout de suite une lettre circulaire pour vous tranquilliser sur le raid de cette nuit[1]. Nous ne sommes pas parmi les victimes et les émotions même ont été minimes. On a levé les enfants au premier signal. Elise[2] est descendue avec eux chez madame de Vernouillet, et nous, nous avons jugé préférable de provoquer un mouvement de tout le personnel un peu efafré jusqu’à la cave rendue très sûre par le percement des murs qui ouvre une issue du côté du Boulevard Raspail. Les Colmet Daâge[3] ont été au 1er étage de la maison en face d’eux ; mais les nerfs de Guy n’avaient pas besoin de cette secousse : il a une mine atroce en ce moment et paraît vraiment tout à fait souffrant. Made aussi est assez misérable, très maigre et un peu fatiguée. Aussi MmeColmet Daâge[4] se décide-t-elle à emmener tout le monde, comme l’an dernier à Cannes pour 15 jours. Malheureusement le voyage se fait moins facilement, il faut maintenant 24 heures de chemin de fer. C’est long pour les enfants.

Vous ai-je parlé du mariage de Paul Duméril[5] qui va épouser l’infirmière major[6] de l’hôpital où il a été soigné si longtemps. On en fait grand éloge, il y a cependant deux mais qui nous laissent un peu rêveurs nous qui ne la connaissons pas : elle a quelques années de plus que lui, et elle est la fille d’un pharmacien d’un village de Savoie, on avoue que sa condition sociale n’est pas la même que celle de Paul. Naturellement la fortune non plus, et j’oubliais, ce qui est peut-être le plus grave, elle a une sœur sourde et muette qui sera à sa charge. Le cousin Paul[7] a l’air content et trouve que ses éminentes qualités suffisent amplement à compenser les inconvénients. Je suppose d’après ce qu’il m’a dit, que cette personne a exercé sur son fils, au point de vue religieux surtout, une très heureuse influence dont il avait un peu besoin. Il paraît en tous cas avoir pour elle une grande reconnaissance et envisager l’avenir avec beaucoup de confiance. Il a demandé à votre papa[8] d’être témoin. Le mariage se fera probablement une quinzaine de jours après Pâques. Vous savez que Paul est définitivement réformé et qu’il vient de commencer sa médecine.

Je remercie Michel[9] de sa lettre reçue ce matin et je regrette qu’il paraisse devoir renoncer à voir Louis[10]. J’informe celui-ci que ses bottines sont pourvues de magnifiques semelles à 20 F qui prolongeront beaucoup les bottines, mais on n’y a pas mis de clous ; n’en avait-il pas été question ? Il faudrait payer les clous en plus : R.S.V.P.

Michel demande des renseignements sur l’affaire de Montbard : le voyage a été une étude sans résultat bien net ; l’étude d’ailleurs continue depuis le retour et elle prouve que plus d’un amateur serait susceptible de surgir, entre autres l’usine qui se fonde à Montbard, mais en conservant un gérant titulaire afin de s’éviter l’odieux, de réclamer des notes d’éclairage à ses propres ouvriers. Au reste votre papa n’a pas achevé sa campagne de renseignements et a eu hier un entretien de deux heures avec un certain M. Neu qui paraît être un israélite avec lequel Bellanger l’a mis en rapports. Il s’occupe très particulièrement d’électricité. Votre papa vous donnera des renseignements plus détaillés et plus précis quand il sera à même de le faire.

La pauvre Alphonse[11] est de plus en plus malade, il paraît bien au bout de son rouleau. Il s’en rend compte, je crois, et a pris ses dispositions pour voir venir la mort dans crainte, sinon sans regrets ! Mais sa tête s’affaiblit tellement qu’il ne se rendra bientôt plus compte de rien.

On continue à dire que Geo et Anne-Marie[12] ont les oreillons, mais les petits minois entourés de ouate que j’ai aperçus avant-hier au haut de leur escalier m’ont paru si frais et si roses que cette récidive doit être bien anodine. Cela ne les met pas moins en quarantaine pour trois semaines et la pauvre Lucie[13] trouve que c’est souvent son tour !

Décidément les Caridroit vont quitter Brunehautpré aussitôt que l’on aura trouvé le cordon bleu rêvé du Colonel[14]. Cela m’ennuie beaucoup.

As-tu reçu tes draps ? Faut-il t’en envoyer de plus solides par une voie moins rapide ?

Je t’embrasse tendrement, cher petit.
Emy


Notes

  1. 8 mars 1918 : bombardement de Paris par des zeppelins allemands.
  2. Elise Vandame, épouse de Jacques Froissart ; ils ont 3 enfants : Jacques Damas (4 ans), Marc (2 ans) et Claude (3 mois).
  3. Guy Colmet Daâge, son épouse Madeleine Froissart (Made) et leurs 3 enfants : Patrice (6 ans), Bernard (4 ans) et Hubert (1 an).
  4. Thérèse Marie Salmon veuve de Georges Alexandre Colmet Daâge.
  5. Paul François Marie Duméril.
  6. Gabrielle Bosson.
  7. Paul Duméril, père de Paul François Marie.
  8. Damas Froissart.
  9. Michel Froissart, frère de Louis.
  10. Louis Froissart, destinataire de cet exemplaire de la lettre.
  11. Alphonse Painthiaux.
  12. Georges (6 ans) et Anne Marie (10 ans) Degroote.
  13. Lucie Froissart, épouse d’Henri Degroote.
  14. Le colonel américain Robert Bacon.

Notice bibliographique

D’après l’original

Pour citer cette page

« Samedi 9 mars 1918. Lettre collective dactylographiée d’Emilie Mertzdorff, épouse de Damas Froissart (Paris) ; exemplaire à son fils Louis Froissart (mobilisé) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Samedi_9_mars_1918&oldid=53780 (accédée le 8 août 2022).

D'autres formats de citation sont disponibles sur la page page dédiée.