Samedi 14 septembre 1816

De Une correspondance familiale


Lettre de Pierre Bretonneau (Tours) à son ami André Marie Constant Duméril (Paris)


Tours, le 14 septembre 1816.

Je comprends très bien, mon cher ami, qu’avec les occupations multipliées de votre pratique, vous n’ayez pu répondre à une lettre obligée que je vous ai écrite en courant ; mais que j’aie laissé passer les mois sans me rappeler à votre amitié, c’est ce que je ne puis comprendre.

Depuis longtemps, dix à douze jeunes gens qui suivent l’hôpital me prient de vous demander si vous viendrez cette année ; ils souhaitent presque aussi vivement que moi que ce soit vous qui présidiez le jury. Je sais bien qu’ils ont intérêt à vous désirer et à vous louer, mais je n’en suis pas moins charmé de leurs souhaits et de tout le bien que je leur entends dire de vous ; pour avoir tant différé de me rendre à leurs instances, il faut que je sois bien malade. Il est vrai, j’ai l’âme assez malade : en venant seul habiter la ville[1], je me croyais prémuni par l’âge contre la vivacité de mes affections ; une assez longue expérience de la vie m’a été inutile ; je ne cède pas au besoin de me plaindre, mais au désir de donner à mon ami une excuse valable de ma négligence.

Le séjour de la ville m’expose continuellement à quelques chagrins qui, peut-être, me touchent trop au cœur. Ce M. Mignot Turonum, à force de sourdes intrigues et de basses flatteries auprès des administrateurs, a obtenu le partage de la place de chirurgien en chef dont il n’était que suppléant. Le docteur Gouraud, mon ami, remplissait cette place depuis treize ans avec zèle et distinction, et la rétribution payée à l’établissement par ses élèves a presque toujours fait les frais de son traitement. J’avais l’espoir que notre préfet[2] serait obligé de revenir sur son arrêté, ce M. Mignot n’étant pas docteur ; mais j’apprends que sa réception, suivant les anciennes formes, lui donne même droit. J’apprends aussi que M. Godefroi est nommé provisoirement membre du jury en remplacement de M. Bouriat[3], qui vient de mourir ; c’eût été une consolation pour moi de voir Gouraud obtenir ce petit dédommagement. Je sais que si vous y pouviez quelque chose, il suffirait de vous en avoir prévenu.

Je me suis livré avec zèle cet hiver aux recherches d’anatomie pathologique ; j’ai été étonné de la fréquence de la simultanéité d’affection des membranes séreuses. Lors même que la phlegmasie chronique d’une de ces membranes a été déterminée par une cause extérieure, cette lésion ne tarde guère à retentir dans quelque autre point de ce système ; autant j’aimerais à discuter avec vous sur ce sujet quelques questions de médecine pratique, autant je suis éloigné de les traiter par écrit.

Je me sens encore plus coupable envers Mme Duméril qu’envers vous ; ne m’excusez point auprès d’elle, c’est une cause désespérée, et surtout ne lui dites rien qui puisse me mettre plus mal dans son esprit ; recommandez-moi à l’indulgence de Mme Delaroche[4]. Je n’ose vous parler de notre cher Guersant, je ne lisais plus quand j’ai reçu son livre.

J’embrasse bien tendrement vos enfants[5].

Votre ami.

Avez-vous osé goûter de cette poudre de piment que je vous ai envoyée ? elle est bien plus forte que celle de l’Inde. Surpris que la pulpe d’un fruit de solanée eût une saveur si brûlante, j’avais d’abord trouvé que les cloisons seules recelaient ce principe âcre, bien distinct de la pulpe. J’ai enfin découvert que c’était une véritable huile essentielle renfermée dans les vésicules qui sont très apparentes sur les cloisons des fruits de quelques variétés. J’ai recueilli dans mes tubes capillaires une assez grande quantité de cette huile pour l’examiner. Je l’ai trouvée volatile, inflammable, exhalant, lorsqu’elle est répandue sur l’eau, une odeur très différente de celle des fruits, et qui rappelle l’arôme du réséda ; cette huile produit sur la langue et sur les lèvres l’impression du feu : l’épiderme de l’extrémité de mes doigt en ayant été bien imprégné, j’y ai éprouvé pendant vingt-quatre heures chaque fois que je me suis lavé les mains une sensation analogue à celle que l’huile volatile produit sur les lèvres. Cette vive irritation, quelque intense, quelque prolongée qu’elle ait été, n’a été suivie ni d’inflammation ni d’érythème ; la poudre contenue dans les deux petits flacons a été préparée avec les cloisons séchées des fruits du piment annuel, variété à fruits ronds et réfléchis.


Notes

  1. Bretonneau exerce à l’hôpital de Tours ; son épouse Marie Thérèse Adam reste à Chenonceaux.
  2. Claude René Bacot de Romand, sous-préfet à Tours de 1811 à 1815 est préfet d’Indre et Loire depuis février 1816.
  3. Bernard Félix Bouriat (1759-1816).
  4. Marie Castanet, veuve de Daniel Delaroche, mère d’Alphonsine.
  5. Louis Daniel Constant et Auguste Duméril.

Notice bibliographique

D’après Triaire, Paul, Bretonneau et ses correspondants, Paris, Félix Alcan, 1892, volume I, p. 276-278. Cet ouvrage est numérisé par la Bibliothèque inter-universitaire de médecine (Paris).

Pour citer cette page

« Samedi 14 septembre 1816. Lettre de Pierre Bretonneau (Tours) à son ami André Marie Constant Duméril (Paris) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Samedi_14_septembre_1816&oldid=43182 (accédée le 26 septembre 2022).

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