Samedi 11 puis mardi 14 juin 1859

De Une correspondance familiale

Lettre de Caroline Duméril, épouse de Charles Mertzdorff (Vieux-Thann) à son père Louis Daniel Constant Duméril (Paris)

Original de la lettre 1859-06-11-pages1-4.jpg Original de la lettre 1859-06-11-pages2-3.jpg


Vieux-Thann

11 Juin 1859

Mon cher père

C'est un grand plaisir pour nous de recevoir tes bonnes lettres et je te remercie bien de nous tenir ainsi au courant de ce que vous faites et de ce que vous pensez ; moi aussi je suis bien avec vous, et je cause bien souvent avec vous tout en étant si éloignée ; si je ne vous écris pas plus fréquemment, ce n'est vraiment pas la bonne volonté qui me manque mais dans tout ce que j'ai à faire, je suis entravée par baby[1], car tantôt il faut lui donner à boire, tantôt il faut l'admirer pendant qu'elle dort, ou bien aider à faire sa toilette ou bien à lui donner son bain ou lui faire sa soupe car la jeune fille aime à être servie à son idée et promptement. Je suis forcée d'avouer, malgré mon esprit inquiet, qu'elle est en ce moment en d'excellentes dispositions ; grasse et potelée à faire plaisir ; si on ne l'examinait pas chaque jour avec grand soin, elle a tant de plis, au cou, aux cuisses et aux bras qu'elle se couperait pour de bon. Ce qui m'enchante, c'est que figure-toi qu'elle me reconnaît depuis deux ou trois jours et demande à téter dès qu'elle me voit, aussi lorsqu'elle est sage Mme Cornelli est effrayée de me voir venir car sa sagesse ne peut résister à la tentation de boire un coup et elle boit alors jusqu'à ce que le tout remonte. Maman[2] apprendra avec plaisir que cette petite coquine ne peut plus mettre ses bonnets, qu'il faut lui en faire et que je lui mets déjà les plus grandes camisoles en coton tricoté que Mme Jaeglé[3] m'a rapportées de Strasbourg. Ce qui nous contrarie c'est le temps qui ne veut pas à toute force se mettre au beau et qui nous empêche de jouir de l'été et du jardin.

Je suis bien occupée en ce moment par les préparatifs que nous faisons pour recevoir les Latham ; les peintures sont presque tout à fait finies en haut ; les papiers seront placés la semaine prochaine, hier à Mulhouse, Charles[4] a fait l'acquisition des meubles nécessaires pour tout cet appartement du haut et moi j'ai acheté les toiles à matelas, oreillers, crin, plumes, etc. toute la semaine prochaine j'aurai une ouvrière et la semaine d'ensuite deux pour faire les rideaux sous la direction du tapissier, en outre Mardi j'ai une lessive car avec tout ce que j'ai sali pendant mes couches, je n'aurai pas assez de linge pour recevoir du monde, enfin il a fallu penser à bien des choses pour que tout soit prêt.

Mardi matin

Voilà une lettre commencée depuis 3 jours et qui a été interrompue par une indisposition de la petite qui m'a encore inquiétée, elle a eu un accès de fièvre de 24 heures, fièvre que nous attribuons à une trop longue promenade au jardin dans sa petite voiture qui la secoue beaucoup et par un temps trop chaud. Sa tête et ses mains étaient brûlantes et sans cesse elle s'étirait de toutes ses forces, levant les bras au-dessus de sa tête comme une personne extrêmement lasse, j'ai passé une bien mauvaise nuit de Dimanche à Lundi, mais hier, subitement elle s'est trouvée bien, s'est mise à rire, sa tête et ses mains étaient fraîches et après une cuillerée de sirop de rhubarbe qui l'a légèrement purgée elle vient de passer la meilleure nuit du monde car elle ne s'est réveillée qu'une fois de 11 heures du soir à 7 heures 1/2. Nous nous sommes tous bien reposés et ce matin je me sens toute heureuse et légère en la voyant si tranquille et si rose après la pâleur de ces deux jours. Voilà ce qui a retardé le départ de cette lettre que je vais finir bien vite pour écrire aussi à Mme Rainbeaux[5] pour laquelle Charles a fait une longue lettre sur Wildbad[6]. Nous avons reçu hier une bonne lettre des Latham, mais il paraît qu'il y a eu des malentendus car ils n'ont jamais pensé à faire le voyage d'Alsace cette année mais ont été très touchés de notre invitation ; nous ne sommes pas fâchés d'avoir été ainsi forcés de nous mettre activement à notre logement d'en haut ; peut-être sans cela les choses auraient-elles traîné bien longtemps. J'espère que bon-papa[7] nous montrera que ce n'était pas seulement pour M. Latham[8] seul qu'il venait et que nous pourrons espérer toujours sa bonne visite. Nous allons toujours lui écrire.

A la hâte, je vous embrasse mes chers parents et suis votre Crol

Vous pouvez être tranquilles sur baby je la vois en de meilleures dispositions que jamais.


Notes

  1. La petite Marie Mertzdorff, née le 15 avril 1859.
  2. Félicité Duméril.
  3. Marie Caroline Roth, épouse de Frédéric Eugène Jaeglé.
  4. Charles Mertzdorff, mari de Caroline.
  5. Cécilia Sévelle, épouse d’Emile Rainbeaux (voir lettre du 28 mai 1859).
  6. Ville d’eau du Bade-Wurtemberg, en Allemagne.
  7. André Marie Constant Duméril.
  8. Charles Latham.

Notice bibliographique

D’après l’original

Pour citer cette page

« Samedi 11 puis mardi 14 juin 1859. Lettre de Caroline Duméril, épouse de Charles Mertzdorff (Vieux-Thann) à son père Louis Daniel Constant Duméril (Paris) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Samedi_11_puis_mardi_14_juin_1859&oldid=35315 (accédée le 14 août 2022).

D'autres formats de citation sont disponibles sur la page page dédiée.