Mercredi 29 octobre 1879

De Une correspondance familiale

Lettre de Marie Mertzdorff (Paris) à son père Charles Mertzdorff (Vieux-Thann), avec un ajout d’Aglaé Desnoyers, épouse d’Alphonse Milne-Edwards

original de la lettre 1879-10-29 pages 1-4.jpg original de la lettre 1879-10-29 pages 2-3.jpg


Paris 29 Octobre 1879.

Mon cher Papa,

Émilie[1] vient de partir, conduite par Mme Pavet[2], à sa leçon de piano[3] et comme je ne peux pas l’accompagner je vais me consoler en faisant un bien plus lointain voyage et en m’élançant pour un instant à Vieux-Thann auprès de toi. Comment vas-tu, mon Père chéri, comme toutes mes journées se ressemblent je crois toujours qu’il y a un temps infini que nous n’avons reçu de lettre de toi et tous les matins je guette le courrier ; aujourd’hui j’ai eu un faux espoir il y avait une lettre à notre adresse mais ce n’était pas ton écriture ; c’était une lettre de tante Zaepffel[4] datée de Nancy qui nous disait combien elle avait été déçue de ne pas nous trouver (ce à quoi cependant elle devait s’attendre) d’après sa lettre je comprends qu’elle est restée plusieurs jours ? Jusqu’à quand l’as-tu gardée ? Tante nous dit aussi qu’ayant demandé à oncle Georges[5] l’adresse d’un bon marchand d’eau-de-vie de marc il l’avait adressée à M. CharlesMertzdorff mais tante prétend qu’elle n’a pas osé frapper à cette porte-là qu’elle sait cependant très généreuse ; elle pense que nous serons contentes de trouver ces bonbonnes précieuses pour meubler nos caves futures ; mais comme il nous faudra trouver bien des choses encore avant de songer à nous pourvoir d’eau-de-vie et qu’en outre nous sommes très peu amateurs de ce genre d’antiquités j’aime mieux te prévenir que son désir afin que tu fasses ce que tu voudras et que tu lui proposes de ce détestable liquide (détestable à mon avis) si en effet il mérite la réputation qu’on lui a faite.

Depuis hier où le soleil brillait les choses ont bien changé ; le ciel a mis son sombre manteau gris, il fait très froid dehors et l’on ne voit passer que des gens enveloppés de manteaux et de capelines qui courent pour se réchauffer ; dans les chambres aussi on commence à sentir ces première menaces de l’hiver, m j’ai repris la couverture chaude sur mes pieds mais je dédaigne encore le feu.
Hier j’ai eu la visite de Mme Dumas[6], de Mme Pavet et de Marthe[7] ; tu vois qu’on vient bien souvent me voir et que je suis vraiment une enfant gâtée.
Je pense qu’Émilie va rentrer dans un instant de sa leçon, Cécile[8] est partie depuis longtemps pour aller la chercher. Elle va rentrer sans doute pleine d’ardeur de cette première leçon car chaque année au commencement on se promet des merveilles ; du reste son piano l’amuse et je comprends bien qu’elle veuille tâcher cette année de faire encore quelques progrès.
J’attends à la fin de la journée M. Empis[9] et j’espère bien qu’il va m’ordonner de remuer, je suis toute prête à signer cette prescription-là. Oncle[10] vient de partir au Ministère pour une commission où il avait 2 rapports à faire. Le voilà tout à fait remis à ses occupations d’hiver.

Adieu mon cher Papa, comment pourrais-je t’embrasser pour te montrer combien je t’aime ? Si tu savais comme je pense à toi. Écris-moi, je t’en prie.
ta fille Marie

J’embrasse bien fort bon-papa et bonne-maman[11] ainsi que pauvre Hélène[12] qui a dû tant souffrir !

Mon cher Charles, ainsi que Marie vous le dit, elle va presque tout à fait bien et si nous n’attendions M. Empis à la fin de la journée nous lui aurions laissé le plaisir de gagner son canapé sur ses pieds ; mais nous avons voulu ne rien faire sans permission, elle n’en reprendra que plus vite. Demain vous saurez ce qu’aura dit le médecin car il est trop tard pour que cette lettre attende, je craindrais de laisser passer l’heure de la poste. Je tiens à vous répéter pensant que cela vous fera plaisir, qu’il est impossible d’être plus raisonnable et gentille que ne l’est Marie.
Sur ce je vous envoie toutes nos amitiés.
AM


Notes

  1. Emilie Mertzdorff, sœur de Marie.
  2. Louise Milne-Edwards, veuve de Daniel Pavet de Courteille.
  3. Leçon de piano avec Pauline Roger.
  4. Emilie Mertzdorff, sœur de Charles et épouse d’Edgar Zaepffel.
  5. Georges Heuchel.
  6. Cécile Milne-Edwards, épouse de Ernest Charles Jean Baptiste Dumas.
  7. Marthe Pavet de Courteille.
  8. Cécile Besançon, bonne des demoiselles Mertzdorff.
  9. Le docteur Georges Simonis Empis.
  10. Alphonse Milne-Edwards.
  11. Louis Daniel Constant Duméril et son épouse Félicité Duméril.
  12. Hélène Duméril, qui a eu un abcès dans l'oreille.

Notice bibliographique

D’après l’original

Pour citer cette page

« Mercredi 29 octobre 1879. Lettre de Marie Mertzdorff (Paris) à son père Charles Mertzdorff (Vieux-Thann), avec un ajout d’Aglaé Desnoyers, épouse d’Alphonse Milne-Edwards », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Mercredi_29_octobre_1879&oldid=42803 (accédée le 9 août 2022).

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