Mardi 6 juin 1871

De Une correspondance familiale

Lettre d’Eugénie Desnoyers, épouse de Charles Mertzdorff (Vieux-Thann) à sa mère Jeanne Target (épouse de Jules Desnoyers) (Montmorency)

original de la lettre 1871-06-06 pages1-4.jpg original de la lettre 1871-06-06 pages2-3.jpg


Vieux-Thann[1]

Mardi 6 Juin 71

Ma bonne petite Mère,

J'ai été bien heureuse d'apprendre que vous aviez reçu de bonnes nouvelles de M. Edwards[2] et que les quelques personnes amies qui étaient restées dans Paris sont sauves ; cette lettre a 8 jours de date ; depuis ces Messieurs[3] et Agla[4] ont dû entrer dans Paris et constater par eux-mêmes les dégâts de cette malheureuse ville, aussi je serai bien contente de savoir comment ils ont trouvé leur cher Jardin des Plantes et ses environs.

Et toi, chère bonne mère, tu as probablement déjà vu diminuer tes fidèles compagnons de travail, ils auront été reprendre un autre poste, aussi je pense doublement à toi et tout se fait ici en vue de notre départ. En ce moment j'ai encore les Zaepffel[5], hier j'avais toute la famille à dîner Mertzdorff et Bonnard[6] qui eux aussi ne rêvent que d'avoir la réponse du chef de gare de Belfort pour se mettre en route. C'est donc la semaine prochaine que nous aurons le bonheur de t'embrasser ; Charles[7] parle de partir Lundi prochain nous ferions porter de suite nos bagages au chemin de fer du Nord, car je pense bien que tu ne quitteras pas ton pauvre Montmorency maintenant que vous êtes parvenus à le réorganiser et nous serons heureuses mes petites filles[8] et moi de te tenir compagnie, ce qui ne nous empêchera pas d'aller trouver Aglaé au Jardin car je comprends bien qu'elle ne pourra pas toujours abandonner sa maison pour rester avec nous. S'il entrait dans tes combinaisons de revenir à Paris à cause de papa[9], tu sais, ma bonne petite mère, que nous te suivrons où tu voudras.

Mon pauvre Charles est toujours bien occupé et préoccupé de toutes les responsabilités et partis à prendre, heureusement que sa santé est bonne. Mais il ne pourra rester que peu de jours près de vous tous, quoique ce soit pour lui une véritable privation car il est toujours bien heureux de vous voir, et s'il n'écoutait que ce qui lui est agréable, il voudrait pouvoir passer le plus de temps possible en votre société à tous qu'il aime tant.

Je profite pour vous écrire de ce que ma belle-sœur[10] est allée voir les Henriet, elle m'a chargée de vous présenter ses compliments. Son mari bien entendu ne veut rien accepter dans l'administration prussienne, aussi espère-t-il arriver à être replacé à Paris ; on replace bien généralement les Alsaciens qui en font la demande. Le séjour de Colmar devient très désagréable, les soldats prussiens y abondent et surtout près de la préfecture.

Ici nous sommes complètement en dehors de ce bruit ce qui est bien agréable, nous sommes tout à fait à la campagne.

Je te quitte pour aller à l'école de couture que je continuerai à faire marcher tant qu'on ne viendra pas nous obliger à y parler allemand ! car maintenant il n'y a plus que 4 h par semaine de consacrées aux Français !...

Marie a eu mal aux dents aujourd'hui, mais ça va mieux, elles ont une petite vacance en l'honneur de la jeune Marie Zaepffel qui est une charmante fillette qui leur fait une bonne petite société en ce moment.

Comment va Pauline[11] ?

Encore cette fois je viendrai avec Cécile[12], quoique mes fillettes n'aient pas besoin d'elle, je pense que cela ne te gêne pas et sa présence me donne toujours plus de liberté pour toutes choses.

Ma petite Emilie va bien, elle est installée tout près de moi, et gaie comme un petit pinson[13], elle vous embrasse tous.

Adieu, chère bonne mère, Je vous embrasse bien fort comme je serai bien heureuse de le faire prochainement le cœur bien triste.

Votre Eugénie

Écrivez-moi. Il fait si froid depuis 3 jours, nous avons du feu


Notes

  1. Lettre sur papier deuil.
  2. Henri Milne-Edwards.
  3. Alphonse Milne-Edwards, Alfred et Jules Desnoyers.
  4. Aglaé Desnoyers, épouse d’Alphonse Milne-Edwards.
  5. Emilie Mertzdorff et son époux Edgar Zaepffel.
  6. Elisabeth Mertzdorff, épouse d’Eugène Bonnard, ses enfants Charles et Pierre Bonnard, son père Frédéric Mertzdorff.
  7. Charles Mertzdorff, époux d’Eugénie Desnoyers.
  8. Marie et Emilie Mertzdorff.
  9. Jules Desnoyers.
  10. Emilie Mertzdorff, épouse d’Edgar Zaepffel.
  11. Pauline, domestique chez les Desnoyers.
  12. Cécile, bonne des petites Mertzdorff.
  13. Eugénie écrit « pinçon ».

Notice bibliographique

D’après l’original

Pour citer cette page

« Mardi 6 juin 1871. Lettre d’Eugénie Desnoyers, épouse de Charles Mertzdorff (Vieux-Thann) à sa mère Jeanne Target (épouse de Jules Desnoyers) (Montmorency) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Mardi_6_juin_1871&oldid=41024 (accédée le 17 août 2022).

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