Lundi 3 novembre 1879 (B)

De Une correspondance familiale


Lettre de Marie et Emilie Mertzdorff (Paris) à leur père Charles Mertzdorff (Vieux-Thann)


original de la lettre 1879-11-03B pages 1-4.jpg original de la lettre 1879-11-03B pages 2-3.jpg


Paris 3 Novembre 1879.

Mon Père chéri,

C’est debout, sur mes deux pieds que je viens aujourd’hui t’embrasser et te souhaiter une bonne fête ; je suis dans la joie ; M. Empis[1] est venu ce matin et a trouvé mon genou en si parfait état qu’il m’a permis de faire même un tour dans le jardin ; je viens donc de dehors ; j’ai fait comme une grande fille le tour par l’orangerie et les deux serres, sans boiter, je ne suis nullement fatiguée et je n’ai qu’un désir c’est de recommencer encore ce petit exercice ; tu vois que ce sont de bonnes nouvelles aussi je te les apporte pour célébrer ta fête de demain pensant qu’elles te feront plaisir.
Mais comme ce présent-là c’est plutôt le bon Dieu qui te le donne que moi et que malgré toute ma bonne volonté je ne pouvais pas savoir que je t’offrirais pour la Saint Charles une fille ressuscitée, j’ai employé mes deux jours de fête à fabriquer un petit signet destiné à te rappeler que nous n’oublions pas le 4 Novembre ; il est assez défectueux mais comme c’est ma première œuvre en ce genre je compte sur ton indulgence qui du reste ne me fait jamais défaut. Si ce petit travail te fait plaisir je te dirai qu’il m’a aussi beaucoup amusée ; j’y ai travaillée avec grande ardeur, m’inspirant un peu du livre de maman[2] et mettant mon imagination à contribution, je ne pouvais plus m’en arracher ; je viens d’y faire encore quelques petites choses et j’espère qu’il sera fini assez à temps pour prendre ce soir le train express. Je veux que tu t’en serves toujours pour marquer ce que tu lis quoique je pense que tu n’aies pas besoin de cela pour que nous venions te déranger au milieu de tes lectures.

Hier, il a fait beau toute la journée ; j’ai eu longtemps Marthe[3] et Jean[4] puis Mme Dumas[5] est venue aussi me voir un peu. Ce matin Émilie[6] a été à la grand’messe avec Mme Pavet[7] et Marthe ; tante[8] a été à la messe avec Jean qui couchait ici puis ensuite est montée chez tante Cécile[9] où elle avait plusieurs choses à faire.
A 10h M. Empis est venu et alors j’ai pris mon vol dans le jardin suivie d’oncle et de tante chargés de modérer mon ardeur. Tante vient de repartir chez bonne-maman Desnoyers[10] qui a dû arriver à midi. Si le soleil reparaît et si je suis bien sage peut-être ferai-je encore une petite promenade mais rien n’est moins certain.

Décidément aujourd’hui c’était un jour de bonheur : ta lettre est venue me réjouir à mon lever et j’attends impatiemment Vendredi matin où nous te verrons enfin ; que tu es gentil mon petit Père de venir nous faire cette visite et je suis bien contente que tu ne me trouves plus clouée sur mon canapé quoique je ne doive encore marcher qu’avec prudence.

Émilie en faisant les caisses à Vieux-Thann a oublié de prendre le 2e volume de Heartsease (Violette)[11] qui doit être encore soit dans l’armoire de la chambre d’étude soit errant sur un meuble du salon et comme je suis en train de lire cet ouvrage je te serais bien obligée de me le rapporter si tu y penses et si tu as assez de place. Nous avons également oublié le costume de bain de tante qui servait à Marthe et que nous avons dû fourrer dans une de nos armoires mais rien ne presse pour ce dernier objet.

Adieu, mon Père chéri, chéri, je t’embrasse de toutes mes forces et plus tendrement encore que de coutume pour ta fête ; si tu savais comme je t’aime et comme je voudrais te voir heureux.
ta fille ci-devant infirme,
Marie

J’embrasse bien fort bon-papa et bonne-maman[12] que je remercie beaucoup de sa lettre. Si mon dessin ne m’avait pas pris tant de temps hier et aujourd’hui, j’aurais certainement déjà répondu.

Mon père chéri, je ne veux pas laisser partir la lettre de Marie sans y ajouter un bon baiser de ma part pour ta fête. Tu ne trouveras aucun autre souvenir de moi et tu m’accuseras peut-être de paresse, mais qu’aurais-je pu faire ? tu sais que chacun agit selon les dons qu’il a reçus, comme dit ce bon tueur de daims[13] je n’aurais cependant pas pu te faire une robe de poupée ou une guimpe à petits plis. Enfin lorsque tu viendras j’espère que je pourrai te jouer un morceau nouveau qu’il m’est [  ]

En attendant je t’embrasse de tout cœur
Émilie
Tante me charge de t'envoyer toutes ses amitiés.


Notes

  1. Le docteur Georges Simonis Empis.
  2. Eugénie Desnoyers (†), seconde épouse de Charles Mertzdorff ?
  3. Marthe Pavet de Courteille.
  4. Jean Dumas.
  5. Cécile Milne-Edwards, épouse d’Ernest Charles Jean Baptiste Dumas.
  6. Émilie Mertzdorff, sœur de Marie.
  7. Louise Milne-Edwards, veuve de Daniel Pavet de Courteille et mère de Marthe.
  8. Aglaé Desnoyers, épouse d’Alphonse Milne-Edwards.
  9. Cécile Milne-Edwards, épouse d’Ernest Charles Jean Baptiste Dumas et mère de Jean.
  10. Jeanne Target, épouse de Jules Desnoyers.
  11. Charlotte Mary Yonge, Violette (en anglais : Heartsease), 1854 (plusieurs éditions en français).
  12. Louis Daniel Constant Duméril et son épouse Félicité Duméril.
  13. Allusion au roman de James Fenimore Cooper, Le Tueur de daims (1841).

Notice bibliographique

D’après l’original

Pour citer cette page

« Lundi 3 novembre 1879 (B). Lettre de Marie et Emilie Mertzdorff (Paris) à leur père Charles Mertzdorff (Vieux-Thann) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Lundi_3_novembre_1879_(B)&oldid=54274 (accédée le 14 août 2022).

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