Lundi 23 janvier 1882

De Une correspondance familiale

Lettre de Charles Mertzdorff (Vieux-Thann) à sa fille Marie Mertzdorff, épouse de Marcel de Fréville (Paris)


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Lundi soir 23 Janvier 82.

Ma chère Marie

Lorsque je commence ma lettre il me semble que je n’ai absolument rien à te dire que de parler des santés de chacun. A commencer par moi, j’avais un petit mal de gorge qui s’est dissipé, mais un autre fait mine de vouloir reparaître, le fait est que ce beau temps, ce temps qui a fait de nos jardins un vrai palais de cristal des plus féeriques, ne me va pas trop, j’ai facilement froid & me fourre volontiers dans chaque poêle que je rencontre sur ma route ; le pourquoi de cette trop grande sensibilité du froid, je le cherche dans mes 63 ans & une circulation insuffisante. Mais rassure-toi, je vais bien & cela ne m’empêche pas de courir & admirer.

Certainement qu’en Mai malgré le vert & les fleurs, notre jardin n’est pas beau comme il l’est en ce moment. surtout lorsque le soleil, qui chez nous n’est pas trop paresseux, vient encore se mettre de la partie.

Puis le soir, entre chien & loup, lorsque les fonds sont sombres & mystérieux & que les premiers plans si blancs & scintillants grandissent le tout.

Il me semble que la photographie ferait de belles choses avec tous ces matériaux-là.

La serre par contre profite trop de ce beau soleil, tout est en fleur c’est un gros bouquet que j’aimerais bien vous offrir si j’en avais les moyens ; je suis indigne de tant de beautés & n’ai jamais su apprécier les plantes en cage.

En somme le baromètre est toujours au très beau, & il ne fait pas froid. un jour notre maximum a marqué - 6°.

Je regrette bien de n’avoir rien à changer à mes bulletins de mon voisinage. Hélène[1] a bon appétit, mange bien, très bien & souvent, mais les forces ne viennent pas vite, elle sort maintenant tous les jours en voiture avec son père[2], mais elle ne dort pas, un peu & il n’est pas rare de la lever 25 fois pour faire pipi, ce qui est désolant. Il faut la veiller toujours sans qu’elle soit autrement malade & c’est une terrible fatigue pour tout le monde ; celui de la maison ne suffit plus & il a bien fallu appeler en aide les sœurs de Vieux-Thann. Mme Stackler[3] qui a bien besoin d’un peu de repos est à Sélestat depuis hier où elle passera quelques jours.

Marie Léon[4] ne va pas trop mal, mais pour elle c’est bien relatif, car elle n’a toujours pas la bonne mine que l’on voudrait lui voir, elle est toujours très maigre & souvent très pâle, mais elle circule un tout petit peu dans la chambre, même elle a passé une soirée il y a 8 jours chez les Berger[5] pour faire la connaissance du jeune fiancé[6] que l’on dit fort bien.

Depuis hier l’on essaye la belladone pour Hélène, mais je crois qu’il faut avoir patience jusqu’à ce que les beefsteaks[7] aient opérés leur action pour avoir une amélioration sérieuse.

J’ai reçu une lettre de Marie Girol[8] qui est presque toujours malade de rhumatismes articulaires qui la tiennent des mois la pauvre petite femme.

Notre pauvre Docteur[9] fait bien crier contre lui, [Nouvel an] notes de Médecins, il a beau les faire douces & trop douces, on le trouve plus allemand que jamais sous prétexte qu’il est payé par moi. S’il m’écoute il restreindra ses visites gratuites où il y a trop de mauvais vouloir. Pour moraliser rien de tel qu’une bonne verge & d’en user, l’on n’en abuse jamais assez avec de certaines éducations ; pour les bêtes c’est au sucre que l’on fait l’éducation mais elles ne savent pas lire & ne sont pas de vrais républicains avec un vrai suffrage universel.

Thérèse[10] souffre continuellement de ses dents, hier elle a profité de son Dimanche pour mettre deux sangsues, ce qui lui a fait grand bien. Mme de Rheinwald[11] m’a écrit pour me remercier des bijoux que vous avez envoyés à ses nièces[12] ; elle est auprès de son frère Edgard[13] à Nancy qui me dit elle n’a pas bonne mine ni bonne santé il s’est décidé à aller à la préfecture & au travail.

la vieille Nanette[14] a écrit à tante Georges[15], il paraît qu’elle est souvent malade mais est aidée de son fils.

Me voici au bout de mon papier. un bon bec à Jeanne[16] a laquelle je pense plus souvent qu’à son tour & me réjouis de la revoir. Amitiés bien affectueuses à Marcel[17] & toi ma toute chérie je t’embrasse de tout cœur.

ton père

ChsMff


Notes

  1. La petite Hélène Duméril qui a eu la fièvre typhoïde.
  2. Léon Duméril.
  3. Marie Stéphanie Hertzog, veuve de Xavier Stackler.
  4. Marie Stackler, épouse de Léon Duméril.
  5. La famille de Louis Berger.
  6. Hélène Berger va épouser Émile Poinsot.
  7. Charles Mertzdorff écrit : « beefstakes ».
  8. Marie Marie Reisser, épouse de Xavier Jules Oscar Girol.
  9. Le docteur Louis Disqué.
  10. Thérèse Neeff, bonne de Charles Mertzdorff.
  11. Louise Zaepffel, épouse de Camille Charles Auguste de Rheinwald.
  12. Hypothèse : Laure Zaepffel, épouse de Henri Velin et Marie Zaepffel, épouse de René Verdelet.
  13. Edgar Zaepffel, dont l’épouse Émilie Mertzdorff vient de mourir.
  14. Nanette : Antoinette, ancienne cuisinière chez les Mertzdorff.
  15. Élisabeth Schirmer, épouse de Georges Heuchel.
  16. Sa petite-fille Jeanne de Fréville.
  17. Marcel de Fréville.

Notice bibliographique

D’après l’original.

Pour citer cette page

« Lundi 23 janvier 1882. Lettre de Charles Mertzdorff (Vieux-Thann) à sa fille Marie Mertzdorff, épouse de Marcel de Fréville (Paris) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Lundi_23_janvier_1882&oldid=40413 (accédée le 18 août 2022).

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