Jeudi 9 et vendredi 10 juin 1881

De Une correspondance familiale

Lettre de Charles Mertzdorff (Wattwiller puis Vieux-Thann) à sa fille Marie Mertzdorff et son époux Marcel de Fréville (Paris)

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Wattwiller Jeudi soir 9. Juin 81.

Mes chers Enfants.

Quoique je trouve que vous auriez dû m’obéir, je ne vous remercie cependant d’être venus au chemin de fer à mon départ. Les deux fumeurs qui ont fait voyage avec moi étaient de Saint-Gall, ils parlent allemand comme de vrais Deutch. rien d’accent suisse & je crois que dans ce coin reculé l’on est moins suisse que partout ailleurs. Je me suis isolé malgré leurs avances.

Mais je n’ai pas su dormir, avec l’ennui des longs arrêts à partir de Belfort, je suis rentré à la maison vers 8 h exténué de fatigue.

l’on fait 100 lieues de Paris à Belfort en 7 ¼ d’heure, & de Belfort à Thann il faut pour ces dernières 8 lieues, 5 heures toutes entières, c’est désolant de perdre ainsi son temps, lorsque l’on s’est donné tant de peine à aller vite.

Tu sais déjà par Émilie[1] que j’ai trouvé tout le monde en bonne santé & rien de désagréable ne m’attendait à la fabrique, où les affaires sont toujours difficiles.

Comme à Paris il ne fait pas chaud & hier un peu de feu n’était pas désagréable & je vois qu’aujourd’hui même où il fait moins froid il y a du feu au salon de l’hôtel Wattwiller.

C’est aujourd’hui que je commence ma saison, ma chambre se trouve au-dessus du salon & il y a si peu de monde que toutes les chambres sont à ma disposition. Ce pauvre bain n’a décidément pas de chance & est destiné à rentrer dans le néant !

Je crois que M. Conraux fils[2] est le seul baignant, sa maman[3] vient de temps à autre le voir ; il n’a pas l’air bien malade.

Comme les années précédentes je viendrai ici tous les 2 jours tout en me baignant tous les jours.

Ma sœur[4] m’écrit que par ce temps froid son bras lui fait plus mal & que des amis lui assurent que Luxeuil lui enlèvera son mal. Je l’espère aussi, & je pense qu’ils ne tarderont pas à aller chercher la santé, car tous deux en ont besoin.

Hier un gros orage avec grêle dans la vallée, grosse pluie seulement en plaine a fait quelques dégâts, la foudre est tombée sur un des clochetons de la cathédrale de Thann a enlevé un assez gros morceaux de pierre qui est tombé dans une maison de l’autre côté de la rue.

Heureusement que les ouvriers qui travaillent en ce moment tout en haut du clocher étaient à l’abri.

A Willer de même le tonnerre est tombé sur deux métiers de la fabrique Koechlin[5] & est allé allumer un bâtiment de chaudières à côté, sans toucher personne & l’incendie n’a pas eu de suite, car c’était le jour.

Par contre un incendie a détruit un grand tissage à Senones, ces Messieurs[6] m’ont écrit, tout le bâtiment est détruit avec 4 à 500 métiers à tisser. tout est assuré, mais ce sera cependant une grosse perte car il faut entretenir les 300 Ouvriers qui y travaillaient pendant 6 mois au moins. une partie de ce monde travaillera la nuit. pour ne pas être trop onéreux.

Tu me dis que Jeannette[7] est enrhumée probablement qu’elle a éternué 2 fois & voilà la maman inquiète, c’était déjà ainsi il y a 8 jours ?

Je devais vous écrire ce matin mais comme Léon[8] adressait une lettre à son père[9] & qu’il vous donne déjà le peu de nouvelles du village, j’ai remis au lendemain profitant de ma soirée de Wattwiller.

Quel silence que celui des soirées ici ! que je ne sais comparer qu’à celui de mon ancienne ferme & cela m’a toujours frappé.

Depuis que Thérèse[10] sait que sa belle-sœur[11] est morte à la Pitié elle ne fait que pleurer, elle aimait bien la jeune femme qui n’a, à ce qu’il paraît, jamais été heureuse.

Me voici rentré à Vieux-Thann. d’après une lettre de papa à Léon, nos chers parents[12] croient avoir trouvé un appartement convenable. Il fait toujours froid, mais baromètre monte & la chaleur va nous revenir, Lehmann[13] me dit que la vigne est magnifique, Kreisler[14] horloger vigneron est d’un avis opposé.

tu vois que je n’ai pas su récolter beaucoup de nouvelles à t’envoyer. Continuez toujours à bien vous porter, je t’embrasse ainsi que Marcel[15] de tout cœur ChsMff


Notes

  1. Émilie Mertzdorff, sœur de Marie.
  2. Paul Conraux.
  3. Louise Zeller, épouse de François Joseph Conraux.
  4. Émilie Mertzdorff, épouse d’Edgar Zaepffel.
  5. Fabrique dirigée alors par Gustave Koechlin.
  6. Messieurs Alfred Ponnier et Charles Vincent.
  7. Jeanne de Fréville.
  8. Léon Duméril.
  9. Louis Daniel Constant Duméril.
  10. Thérèse Neeff, cuisinière chez Charles Mertzdorff.
  11. Mathilde Guibel, épouse de Xavier Neeff.
  12. Louis Daniel Constant Duméril et son épouse Félicité Duméril vont quitter Vieux-Thann pour habiter Paris.
  13. Charles Xavier Lehmann.
  14. Kreisler horloger vigneron.
  15. Marcel de Fréville.


Notice bibliographique

D’après l’original.

Pour citer cette page

« Jeudi 9 et vendredi 10 juin 1881. Lettre de Charles Mertzdorff (Wattwiller puis Vieux-Thann) à sa fille Marie Mertzdorff et son époux Marcel de Fréville (Paris) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Jeudi_9_et_vendredi_10_juin_1881&oldid=40175 (accédée le 30 septembre 2022).

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