Jeudi 5 juin 1873 (C)

De Une correspondance familiale

Lettre de Charles Mertzdorff (Vieux-Thann) à sa fille Marie Mertzdorff (Paris)

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Charles Mertzdorff  

au vieux-thann  

Alsace[1]

Jeudi 5 Juin 73.

Ma chère Marie

C'est toi que je charge d'Embrasser tante[2] & Emilie[3] pour les bonnes nouvelles que j'ai trouvées en rentrant hier au soir. Je crois vous avoir dit qu'Oncle Georges[4] avait reçu une lettre des Zaepffel[5] qui sont à Colmar & qui demandent si je suis à Vieux-thann.

En écrivant à Madame Z.[6] je me décide à y adresser ma personne et non la lettre. Donc hier matin à 5h ½ le train me portait à Colmar, en première l'on est presque assuré d'être seul, surtout à 5 h du matin c'est en effet ce qui m'arrivait. Je me dépêche en arrivant à Colmar, vers la maison. Marianne[7] la portière m'ouvre sans que j'aie besoin de sonner & je me réjouissais de surprendre les habitants de la maison, lorsqu'une figure désolée m'apprend qu'on venait de quitter, il y a à peine 5 minutes pour le <Schniderich>, propriété de Mme de Rheinwald[8]. Que faire, m'en retourner, c'était bien dur, d'autant plus que je prévoyais que je ne saurais revenir.

J'ai donc fait demander une voiture & une demie heure après j'étais en route pour le Rhin. J'avais un bon cheval & suis arrivé au Moulin presque en même temps que ces Dames.

Je ne sais si vous connaissez la route & la propriété. Le chemin conduit à travers plaine admirablement cultivée j'avais un temps magnifique & cette petite course loin d'être une fatigue m'a été excessivement agréable. L'on passe 4 à 5 magnifiques villages dont deux presque entièrement protestants l'un très Juif & 2 catholiques, il y aurait donc toute une étude à faire sur cette seule route de 4 lieues, si la voiture n'allait pas si vite. En passant l'un des villages mon cocher s'arrête, me disant que l'on appelait. En effet me retournant je vois une Dame qui de loin fait force signes & court vers nous. Je me précipite hors de mon équipage & vais à la rencontre de la dame, que je ne connais pas & qui tout essoufflée s'excuse de la mésaventure, En me voyant passer elle était persuadée de reconnaître M. X pasteur de Cernay, qu'elle attend – force excuses & je reprends mon chemin.

Au moulin la surprise a été grande Mme de Rheinwald, Mlle Elisa[9], Mlle Marie Z.[10] L'oncle & tante Zaepffel auxquels j'ai dû raconter le but & le motif de ma visite. Nous sommes si près du Rhin que j'ai proposé une petite promenade vers cette ancienne & belle frontière. Il n'est pas bien large, son Eau est verte & claire & franchement il ne m'a pas fait l'effet d'être plus allemand qu'il ne l'était dans le temps plus heureux.

J'aime ce moulin qui est traversé par un canal du Rhin d'une Eau si belle qu'on la boit avec délice. Le poisson abonde & nous avons même eu le plaisir d'assister à une pêche dans l'un des bras du Rhin. C'est loin du monde, de l'Eau & une belle forêt qui y touche ; au loin les Vosges & de l'autre coté forêt noire. J'ai fait peu salon auprès de ces Dames, qui, les unes étaient toutes occupées du dîner & ma sœur qui trouvait que le bon soleil, que l'on attend depuis des mois, était trop chaud.

Je n'avais pas de livre & n'en avais que faire, pour admirer cette belle nature toute épanouie à ce beau soleil & je t'assure que j'ai passé une petite heure bien agréable tout seul, assis sur un vieux chêne qui était là tout près de l'Eau couché en attendant que la scie pour en faire des planches, mon pauvre arbre avait bien 2 siècles & il ne se plaignait pas du sort qui l'attendait. J'étudiais la facilité avec laquelle le poisson se meut dans l'Eau, & dans mon imagination vagabonde il me semblait qu'en donnant le même mouvement à un ballon un voyage en Amérique me paraissait facile. C'était un assez petit poisson qui me servait depuis quelques minutes de modèle pour ma construction aérienne, lorsqu'une assez grosse truite se précipite sur le pauvre petit qui très heureusement a été assez habile d'échapper à la dent de son compagnon. Le gros poisson n'a fait qu'apparaître & impossible de savoir de quel côté il avait disparu mais pour sûr il était loin puisque mon petit poisson est revenu oubliant sa mésaventure, chercher sa pâture à la surface de l'Eau assez rapide. J'étais là depuis assez longtemps à construire mon ballon lorsqu'on est venu me prévenir que le dîner était prêt. Dîner de campagne très gai, l'oncle taquinant sa Nièce, mais qui est maintenant une grande demoiselle. Grande demoiselle dans la manière de mettre son chapeau, de se coiffer & de son petit air, etc. La pauvre petite fille est très gentille ; mais j'avoue que si jamais ma petite Marie[11] prenait ce petit air que je ne sais définir, je ne serais pas content & que je remercie encore Dieu de nous avoir donné une bonne tante[12] qui sait mettre dans la tête & surtout dans le cœur autre chose plus solide & surtout plus charmant & durable.

Je dirai donc que je n'étais pas content de la pauvre petite fille qui très probablement ne voit pas ses petits travers & me suis guère occupé d'elle. Elle m'a cependant chargé en partant de beaucoup d'amitiés pour vous toutes deux[13].

Après le dîner vers 3 heures l'on a fait un nouveau tour vers le Rhin & à 4 h la voiture nous reconduisait Oncle, tante & moi à Colmar. J'ai trouvé bonne mine à Oncle & tante & ils ne savent pas encore quand ils iront à Saxon. Avant l'on viendra 2 à 3 jours à Vieux-Thann Leur jardin est très beau, les arbres grandissent bien & l'on y trouve maintenant facilement de l'ombre. La maison est encore très bien meublée, il y encore suffisamment de lits pour nous recevoir. Il n'y a que la chambre où vous couchiez qui est presque sans meubles.

L'on a de bonnes nouvelles de M. Henry[14] qui avance en grade. Vers 7 h j'ai quitté Colmar & suis rentré en Compagnie de M. Gaspard Schlumberger de Thann. Une tasse de thé & comme j'étais un peu fatigué je n'ai pas attendu longtemps pour me coucher il était 11 h. Ce matin grande lutte pour le réveil, je désirais me lever de bonne heure, mais 5 ½ pas possible 6 h je dors de nouveau, 6 ¼ je me lève & à 7 h j'avais déjeuné. C'est passable comme tu vois, mais je voudrais mieux & il est probable que je l'obtiendrai.

Je ne sais rien de Morschwiller depuis Dimanche, l'ami Léon[15] n'a pas paru à Vieux-Thann depuis & ne devine pas trop le pourquoi. Je compte le voir aujourd'hui.

Mardi j'ai dîné avec M. Barbé, comme il n'y a plus assez de travail pour lui, cet ami va chercher une autre position.

J'ai eu aussi la visite de M. Berger[16] qui m'a donné de bonnes nouvelles de ses filles & de son Louis. Les Prussiens n'ont encore rien dit aux Sœurs de Kientzheim[17] il n'est donc pas sûr qu'elles recevront ordre de quitter. Dans ce dernier cas il est probable que vos petites amies[18] aillent en Suisse & cependant l'on n'est pas trop content des progrès de Louis.

Vous voilà toutes deux contentes de vos œuvres de couture, je le comprends, vous savez que vous ferez le plus grand plaisir le jour où vous porterez ce qui vous a coûté un peu de peine. Emilie surtout qui n'a pas fait un aussi gros travail doit être ravie & cela lui donnera du Courage à recommencer autre chose.

Voilà aujourd'hui encore sans soleil, le baromètre est bas baisse depuis quelques jours ce qui nous menace de nouveau de quelques jours de pluie. Cependant il ne fait pas froid, il a plu cette nuit & pleuvra dans la journée. Des mille baisers que te porte cette lettre tu voudras bien en distribuer à Oncle, tante, Emilie, Cécile[19]. tout à toi ma chérie ton père  Charles M.

Dans mon programme d'hier se trouvait une lettre pour vous, écrite chez tante[20] dans son <Kiosque> vous savez maintenant pourquoi je vous ai laissées 2 jours sans lettre. Mais voilà coup sur coup deux gros volumes, la quantité y est, la qualité aussi. Dédoublant vous aurez le Nombre. Encore un bon baiser. Si je ne vous parle pas de ma santé c’est qu’il <   >

De Vieux-Thann je n'ai rien de particulier à vous dire, il est Jeudi je pense faire visite aux Sœurs à M. flach[21] & à M. le Curé[22].


Notes

  1. Papier à en-tête imprimé.
  2. Aglaé Desnoyers, épouse d’Alphonse Milne-Edwards.
  3. Emilie Mertzdorff, sœur de Marie.
  4. Georges Heuchel.
  5. Edgar Zaepffel et son épouse Emilie Mertzdorff (sœur de Charles).
  6. Emilie Mertzdorff-Zaepffel.
  7. Hypothèse : Marie Anne Wallenburger, épouse de Melchior Neeff (mais pourquoi serait-elle à Colmar ?), ou bien Marianne, domestique chez les Zaepffel.
  8. Louise Zaepffel, veuve de Camille Charles Auguste de Rheinwald.
  9. Probablement Elisa de Rheinwald.
  10. Marie Zaepffel.
  11. Marie Mertzdorff, 14 ans.
  12. Aglaé Desnoyers, épouse d’Alphonse Milne-Edwards.
  13. Marie Mertzdorff et sa sœur Emilie.
  14. Henry Zaepffel.
  15. Léon Duméril.
  16. Louis Berger, père de Marie, Hélène et Louis Jules Berger.
  17. Pensionnat du Sacré-Cœur de Kientzheim.
  18. Marie et Hélène Berger.
  19. Cécile, bonne des demoiselles Mertzdorff.
  20. Emilie Mertzdorff-Zaepffel.
  21. Michel Flach, instituteur.
  22. François Xavier Hun.

Notice bibliographique

D’après l’original

Pour citer cette page

« Jeudi 5 juin 1873 (C). Lettre de Charles Mertzdorff (Vieux-Thann) à sa fille Marie Mertzdorff (Paris) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Jeudi_5_juin_1873_(C)&oldid=40125 (accédée le 14 août 2022).

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